mardi 22 janvier 2013

7. RAHAN, le "vaillant" survivant...

De tous les personnages créés par les éditions Vaillant, seule une poignée a véritablement résisté au temps et reste dans l'esprit des générations plus jeunes.
On peut citer Corto Maltese, Dr. Justice, Gai-Luron, Placid et Muzo, les Pionniers de l'Espérance (pour les plus âgés), Dicentim...  mais surtout et avant tout, les anciens lecteurs et même ceux qui n'ont pas vraiment vécu la saga Pif-Gadget connaissent et citent volontiers RAHAN, le fils des âges farouches !
Il y a de nombreuses raisons à cela (attrait toujours renouvelé pour la Préhistoire, figure emblématique du héros façon Tarzan, aventures exotiques, personnage positif et éventuellement icône sexuée plaisant également aux filles...) mais au moins DEUX raisons indiscutables peuvent expliquer la longévité du fils de Crâo au-delà de son géniteur scénaristique (Roger Lécureux est décédé il y a 13 ans) et de sa publication d'origine (Pif-Gadget a cessé de paraître en 1993, et la version ressuscitée au milieu des années 2000 ne proposait que des reprises assez anciennes du personnage) : 
La 1ère, c'est le trait si caractéristique et dynamique d'André Chéret, et la 2nde, le fait que Rahan ait connu ses propres publications dès les années 70, et des éditions d'albums qui se poursuivent aujourd'hui.


Ci-contre : annonce pour la sortie du trimestriel Rahan.
Ce trimestriel connaîtra une magnifique série de couvertures épiques, et marquera le départ d'une vie parallèle pour Rahan, visible en kiosques indépendamment de Pif-Gadget.
(J'ai repris cette illustration du blog 
http://vaillant-pif-gadget.over-blog.com
dont l'auteur est un fondu absolu de Pif, Vaillant.. et Rahan, et qui propose régulièrement de magnifiques scans d'illustrations tirées de Pif-gadget ou Vaillant... Faites-y un tour de ma part !)

Je ne vais pas ici raconter toute la saga de Rahan pendant et au-delà des éditions Vaillant.
Je vous suggère d'aller explorer
le site officiel qui lui est consacré : 

Vous y trouverez TOUT : les albums, les gadgets, les adaptations en dessins animés, le projet de film...

Mais puisque mon documentaire évoquera longuement et de diverses manières la création de ce personnage et sa pérennité, l'inscrivant pleinement dans le projet éditorial de Pif-gadget (l'idée avait longtemps travaillé Roger Lécureux avant que la rencontre avec LE dessinateur idéal donne le départ à cette longue aventure), je livre quelques réflexions et pistes (déjà et souvent abordées ailleurs) :

Dans le petit film que je lui avais consacré à l'occasion du 40ème anniversaire de Rahan, André Chéret m'avait raconté à sa façon une partie de la genèse du personnage : notamment sa blondeur, étonnante pour un homosapiens de son époque, qui est certainement ce qui reste d'un autre projet de personnage que portait Chéret : un Gaulois blond, portant d'ailleurs un intéressant collier, pas très éloigné du collier de griffes de Rahan ! (cliquer sur l'image-titre pour visionner le film : )


L'époque de sa création - l'année 1968 - n'est pas innocente non plus, si l'on considère les aspirations d'une certaine jeunesse vers la liberté, le retour à la nature, etc...

(Rappelons que Rahan a été publié pour la première fois dans le 1er numéro de Pif-Gadget, le 24 février 1969... et a donc exactement le même âge que ce journal !)

Le succès de Rahan fut quasi-immédiat et fulgurant, à tel point que la rédaction de Pif-Gadget croulait sous le courrier de lecteurs réclamant plus d'aventures du personnage. 
Or, depuis la création de la formule "tout en récits complets", Pif-Gadget proposait non plus des histoires à suivre indéfiniment à raison de 2 planches hebdomadaires, mais de grandes histoires de 20 planches (dans le cas de Rahan notamment) !
Pour accélérer la parution des récits de Rahan, en 1974, on a suggéré la création d'un atelier dans lequel André Chéret formerait un ou deux autres dessinateurs capables de l'épauler pour répondre à la demande.
Mais la direction de Vaillant, désormais tiraillée entre la créativité de la rédaction et les demandes pressantes de son service commercial, décida de faire dessiner de manière autonome quelques aventures de Rahan à l'italien Guido Zamperoni (qui signait Guy Zam), sans que Chéret en soit averti... D'ailleurs, le résultat déçut les lecteurs, qui ne retrouvaient pas la "patte" magique du créateur graphique qu'était Chéret. 
L'espagnol Enrique Romero, formé lui par Chéret, réussit ensuite beaucoup mieux et ira jusqu'à calquer totalement les cadrages et le style général des bandes de Chéret..

(Le dessin ci-contre à droite est de Roméro... mais en cliquant dessus, vous tomberez sur un forum où un internaute très perspicace a trouvé où et comment le dessinateur a pompé sur son maître, histoire de bosser mieux et surtout plus vite... !)
L'apogée de Rahan et de son dessinateur : le prix Phénix en 1974. Les personnages de Pif-Gadget - et bien d'autres ! rendent hommage au personnage et c'est une lune de miel qui va rapidement se transformer en cauchemar pour le dessinateur, obligé de justifier son statut de co-créateur du personnage auprès de la direction des éditions Vaillant... 2 ans plus tard, la situation sera réglée, mais laissera quelques traces...

Mais un jour qu'André Chéret - qui avait accepté de mauvaise grâce cette situation - vint demander une avance de droits d'auteur, on lui annonça qu'il n'y en avait pas puisqu'il n'était "que" le dessinateur, c'est-à-dire un salarié... Or, le créateur graphique fait partie intégrante de l'oeuvre. 
Les tracasseries juridiques qui s'ensuivirent pendant plusieurs années entre Chéret et les éditions Vaillant donnèrent raison au premier, et depuis cette époque, les dessinateurs ayant participé à la création d'un personnage partagent avec le scénariste une part des droits liés à ce personnage. (je simplifie à outrance car ce n'est pas le sujet ici).
Moralité : les éditions Vaillant savaient innover, promouvoir de belles idées et communiquer avec le public... autant qu'elles pouvaient se comporter comme n'importe quelle société commerciale dans le secteur de la presse, un brin d'opacité en plus. 


(2 annonces parues dans Pif-Gadget alors que RAHAN étéait devenu le personnage le plus populaire du journal. Ici, pour 2 albums co-édités par Hachette et pour la parutions en version bimestrielle)

André Chéret ne souhaite plus revenir sur cette période (mais nous aurons l'occasion d'en synthétiser les tenants et aboutissants dans le film) et préfère nettement évoquer les aventures du héros qu'il a créé sous l'impulsion géniale de Roger Lécureux, son goût pour l'action et les mises en page "coup de poing", son souci du dynamisme...

Ci-contre : un épisode en 2 parties qui a marqué les lecteurs et - au-delà du "traumatisme médiatique" qu'a suscité cette "une" lugubre - il permit une fois pour toutes d'établir la popularité zénithale du personnage et l'attachement des lecteurs : il furent plus d'un million à s'arracher ce numéro 443 de Pif-Gadget, en 1977, et leurs appels frénétiques et massifs firent sauter plusieurs fois la ligne téléphonique des éditions Vaillant...

Au cours du film on le verra dessiner le personnage mais surtout, on découvrira l'étendue de l'amour que lui portent ses lecteurs, la dimension sociologique de sa naissance et de sa longévité, et quelques souvenirs des uns et des autres...


3 exemples pour montrer que le style Chéret, c'est avant tout le dynamisme du trait et du cadrage !
(cliquer pour agrandir)

Jean-François Lécureux, fils du créateur de Rahan, s'est pris au jeu après le décès de son père en décembre 1999, et s'applique à prolonger la saga en promenant le personnage dans des sites donnant lieu aujourd'hui à diverses animations (musées de la Préhistoire, etc...) et permettant à Rahan de devenir au fil des ans la "mascotte" préférée des paléontologues et historiens cherchant à fédérer auprès d'un large public jeune les recherches sur la Préhistoire.

Sur mon blog général, j'avais raconté un week-end passé aux côtés d'André Chéret, dont j'avais tiré une vidéo tournée à Montbéliard et Audincourt, entre visite du musée de la préhistoire aux côtés d'un fondu de Rahan - le conservateur ! - et d'un festival de BD dont Chéret était la vedette. 


Cliquez sur l'affichette pour voir cette page, les illustrations et les vidéos :
Une curiosité !
André Chéret a démarré très jeune, à la fin des années 50, et parmi ses premières illustrations, il y avait des travaux destinés par exemple à "Radar".
Illustration typique de l'époque, et dont Angelo Di Marco (qui devait travailler chez Pif-Gadget plus tard !) devint le spécialiste.

Chéret illustra par la suite, pendant quelques années dans Vaillant la série "Bob Mallard", qui l'enquiquinait un peu, car trop technique (la série des exploits de 2 aviateurs est truffée de machines et de "tôles", comme le dit Chéret lui-même, qui préfère la nature, les arbres et la vie sauvage !)



André et Chantal Chéret m'ont ouvert quelques-unes de leurs archives pour le film, et lors de ma dernière visite en novembre 2012, j'avais improvisé (avec mon appareil photo tout minuscule mais capable de faire de la vidéo de bonne qualité !) une petite conversation où André me montre des versions étrangères, un nouvel album de la magnifique collection de rééditions noir et blanc (un must !!!) et l'album "Les trésors de Rahan", où les nostalgiques pourront replonger dans les illustrations d'albums anciens, les gadgets, quelques anecdotes et des images magnifiques de l'histoire de Rahan.
Cliquez sur l'image ci-dessous pour découvrir André Chéret chez lui, présentant quelques nouveautés... :





EVENEMENT : ANDRE CHERET A ANGOULEME :

Cliquer sur la photo pour voir le blog illustré du reportage autour de Rahan, aux côté d'André Chéret lors du festival :




EN BONUS : 

J'avais complètement oublié cette vidéo tournée lors du week-end à Montbéliard en 2010. André Chéret s'y amusait à dédicacer un album à son ami Gotlib... à sa manière. Un crime de lèse-coccinelle !!! :



mercredi 19 décembre 2012

6. FORTON, ou Vaillant à l'heure américaine !

De tous les sujets et récits abordés et "exploités" chez Vaillant, il est un thème qui a toujours fait l'unanimité, de manière presque caricaturalement contradictoire : le western ! Cette thématique sera développée dans le film, car elle correspond à un véritable phénomène culturel et sociologique de l'après-guerre (jusqu'au milieu des années 70)
Dans un illustré pourtant destiné dès le départ à la jeunesse "progressiste", issue du PCF (et de manière générale peu encline à une attitude complaisante vis-à-vis de tout ce qui vient des Etats-Unis...), le western sous toutes ses formes a été le genre-phare pendant plus de 3 décennies. 
L'exotisme des grands espaces et des conflits qui se résolvent à coups de revolvers ont fait fantasmer des générations de lecteurs et de cinéphiles, particulièrement au lendemain de la Seconde Guerre. Une génération inondée d'un coup par le cinéma américain et ses mythes.


Ci-dessus : un supplément au Vaillant 552 (1955) proposant l'un des westerns vedettes de l'époque dans le journal, "Sam Billie Bill" dessiné par Lucien Nortier, et à droite la couverture du Vaillant 1010 (de 1964), qui met l'indien à l'honneur, comme ce sera souvent le cas dans les récits illustrés et les BDs.
Parmi ces jeunes gens imprégnés par le western et la série noire américaine (y compris avant-guerre, avec la lecture des BDs américaines importées dans "Hop-là" et "Robinson", par exemple)), il y avait notamment Gerald Forton (né en 1931 ; petit-fils de Louis Forton) et Roger Lecureux (né en 1925, scénariste-vedette de Vaillant et l'un des futurs rédacteurs en chef de Pif-gadget - son personnage le plus célèbre étant Rahan).

(Gerald Forton et l'un de ses chevaux en Californie, 2007
image © Amélie Boiron)
Gerald Forton réside depuis 32 ans aux Etats-Unis. 
Passionné de chevaux, il possédait un ranch dans le sud-ouest de la France, et aujourd'hui il lui arrive encore de participer à des démonstrations de rodéo en Californie...
Les lecteurs de Spirou se souviennent de ses bandes pour les "Histoires de l'Oncle Paul". Les lecteurs de Pilote gardent un souvenir nostalgique de son dessin pour Bob Morane.

Quelques amateurs de BD classique franco-belge savent qu'il a dessiné le premier tiers de l'album "L'affaire du collier" de la série Blake et Mortimer.
Ces 16 premières planches sont un étonnant compromis entre le style très pointilleux de Jacobs et la manière "américaine" de Forton, jusque dans les encrages.
Pour ceux qui auraient des doutes, il suffit de comparer les premières pages avec les dernières... ou de remarquer ci-dessous, avec la 1ère case de l'album, la manière élégante de dessiner les femmes... ce que semblait se refuser le créateur de Blake et Mortimer !
Les bédéphiles américains connaissent de lui ses collaborations à Marvel ou DC Comics (Jonah Hex, ou le super-héros Black Lightning...).
Quelques réalisateurs américains ont conservé certains de ses storyboards pour des séquences de films (voir dans les liens, un peu plus loin)

Les anciens lecteurs de Vaillant puis Pif-gadget se rappellent de son style si "américain" pour des westerns et récits policiers, mais avant tout pour son "Teddy Ted", magnifique western réaliste qui renvoyait autant aux films de John Ford, Henry Hattaway ou Anthony Mann qu'aux débuts du western-spaghetti. Je ne suis pas le seul à penser que Teddy Ted, que Forton a dessiné pendant 11 ans, est son véritable chef d'oeuvre et la série qui lui est la plus proche (style, thèmes, souci du réalisme...). Si Blueberry est sans doute - en France - la référence absolue du western réaliste en BD, Teddy Ted restera peut-être "l'autre grand western en BD" méconnu, plus classique mais néanmoins passionnant.

Dans Pif-gadget, en 1975, lorsque la rédaction décide d'abandonner Teddy Ted - considéré comme appartenant trop au passé - Gerald Forton allait se voir proposer pendant une année l'adaptation de la célèbre série TV "les Mystères de l'Ouest"...



(ci-dessus à g. : la dernière planche du 1er "Teddy Ted" (scénario de Jacques Kamb, dessin de Hidalgo, alias Yves Roy) et à droite l'annonce du retour du Teddy Ted "new look", scénarisé par Lecureux et dessiné par Forton - en 1964)

J'ai eu l'occasion d'interviewer Gerald Forton à trois reprises, ce qui permettra d'aborder dans le film cet aspect très intéressant de la culture populaire "jeunesse", y compris dans Vaillant. Il m'a raconté la manière dont le western est arrivé pour les gens de sa génération, son travail avec Roger Lecureux, comment Vaillant était perçu et aussi une anecdote sur l'un des très rares petits accrocs "idéologiques" avec la rédaction, sur une BD guerrière - alors qu'en fait on l'a toujours laissé totalement libre de s'exprimer graphiquement et proposer des récits inspirés de classiques américains dans ce journal communiste !

Et il a dessiné pour la caméra ce qu'il aime le plus au monde : les chevaux...
Le dernier tournage a eu lieu début décembre 2012, puis Gerald a repris l'avion. Le reverra-t-on en France ? A suivre...

Il y a 3 ans, j'avais réalisé un petit sujet vidéo sur Forton, mais l'ai retiré provisoirement, car d'une part il contient des images que je souhaite garder pour le film, et d'autre part je mettrai en ligne d'autres sujets avec Gerald...
Au passage, je tiens à remercier chaleureusement Gérard Boiron et toute sa famille pour leur accueil et pour la possibilité qui m'a été donnée grâce à eux de rencontrer et d'interviewer Gerald Forton (sans oublier la gastronomie angevine, qui est un autre sujet, trop long à développer ici ! haha). Merci également à Paul Leroux, à la librairie Amazonie BDfan de Forton qui m'a permis de tourner en toute impunité dans sa librairie envahie d'aficionados en file indienne, leurs albums à dédicacer à la main...



Je renvoie aux sites ci-dessous pour en savoir plus sur la carrière phénoménale de Gerald Forton, et aussi sur Teddy Ted :







... et ne pas oublier la somme astronomique que représente le livre de Richard Medioni, "L'histoire complète 1901-1994", sur la saga de Vaillant, Pif et quelques autres, qui contient un chapitre sur Gerald Forton (auquel je ne suis pas peu fier d'avoir contribué). 


__________________

Débuts de Forton chez Vaillant en 1950, en même temps que Jean-Claude Forest : dans le premier "petit format" français : 34 Caméra (également baptisé au début "34 aventures") dans lequel ont démarré quelques pointures de la BD française, notamment J-Claude Forest et Paul Gillon !.  On remarque immédiatement, ci-dessous, l'influence des BD américaines de l'époque, notamment celles dessinées par Milton Caniff.




Le "Red Ryder" de Fred Harman, créé avant-guerre, est l'une des références les plus souvent reconnues par Gerald Forton lui-même, quand il dessinait Teddy Ted. Il m'a raconté avoir apprécié le réalisme de l'ambiance de ce western, et le fait que le cow-boy n'y soit pas uniquement une figure mythique, mais un vrai "garçon-vacher" !











Gerald Forton a appliqué son style très "américain" à l'un des personnages-phares de Vaillant : le journaliste enquêteur Jacques Flash. A comparer avec son "Bob Morane", qu'il dessinait en parallèle à la même époque.
(Pour la petite histoire, certains récits étaient écrits par Georges Rieu, futur rédacteur en chef de Vaillant et créateur de la formule Pif-gadget...)

L'un des passe-temps de Forton, devant l'une de ses lectures d'enfance. 
(photo prise en 2010). Il m'a d'ailleurs confié que selon lui, Robinson (qui ne contenait que des bandes américaines importées) a été un peu la matrice de la maquette de Vaillant, au niveau de sa composition et de l'agencement des séries qu'il contenait.


En 1973, Teddy Ted est l'un des rares personnages de Pif-gadget qui ait droit à son trimestriel. Dr Justice connaitra le même honneur ; Rahan sera le seul personnage à poursuivre l'aventure de la publication indépendante au-delà de Pif. 
(Ci-dessus : case de démarrage "classique" pour Teddy Ted, dans le n.192 de Pif-gadget.
On sent le plaisir qu'éprouve Forton à dessiner l'arnachement du cheval.)


La reprise des "Mystères de l'Ouest" dans Pif-gadget en 1975 correspondait à une vague d'adaptations de séries à succès de la TV. Malheureusement les récits trop courts et aussi certaines mises en couleurs hasardeuses (par un stagiaire daltonien ??) ont sans doute peu fait pour qu'elle dure... 
(ci-dessus une planche originale et sa parution en version "colorisée" dans Pif-gadget...)


Exercice toujours périlleux avec "Forton le taciturne" : l'interview devant une caméra !
Ici, en décembre 2012 devant quelques belles planches de Teddy Ted ou Bob Morane, après leur exposition au festival Angers BD.



35 ans après la fin de la série dans Pif-Gadget, Gerald Forton s'est amusé à réaliser un épisode inédit de Teddy Ted, comme un clin d'oeil au passé. Récit précédé d'une interview très intéressante par Louis Cance et Bertrand Pissavy-Yvernault.

 

Evénement rare : séance de dédicaces de Forton à Paris, dans la librairie "Amazonie BD".
Un public de lecteurs admiratifs, qui a l'impression (à juste titre !) de se retrouver devant un monument de la BD... 


Au moins, les dédicaces de Forton valent le détour, surtout lorsqu'il croque Teddy Ted sur son cheval, par exemple. 
:-)


Et pour finir : on n'oubliera pas que Gerald Forton est le petit-fils du créateur des Pieds-Nickelés ! Il a très peu connu son grand-père, disparu alors qu'il était enfant, mais il est resté attaché à ces personnages... qu'il est d'ailleurs en train de reprendre à son tour, pour des récits inédits. On verra le résultat dans les mois qui viennent...  (photo prise en 2008)

Une photo très "lonesome cowboy" de Gerald Forton sur son cheval, face au désert du Mojave en Californie, prise en mars 2013 :


lundi 3 septembre 2012

4. A la recherche des lecteurs perdus...


Avant de publier quelques chroniques très "touffues" de tournages passés et à venir, avec au passage le portrait de personnalités rencontrées, qui furent des piliers de Vaillant ou de Pif-Gadget (toutes époques confondues), une petite réflexion de rentrée au sujet des lecteurs.

Raconter un journal d'illustrés pour la jeunesse, c'est évidemment en creux une manière de raconter le contexte d'une époque, la philosophie ou l'idéologie qui animent les créateurs et auteurs, mais on peut également se dire que chemin faisant, on décrira le quotidien et le point de vue des lecteurs. 
Or, j'ai constaté que la manière d'évoquer ces lectures d'enfance et de jeunesse, selon qu'on interroge des lecteurs de Vaillant de 1950, de Pif-gadget de 1970 ou du même journal en 1985, on obtient des ressentis très différents et une manière d'en parler qui aura autant de points communs que de divergences énormes.


A gauche : Vaillant en 1946  -  à droite : Pif-Gadget en 1989.
En l'espace de 43 ans, un véritable bond quantique
dans le culture populaire destinée à la jeunesse !

Les lecteurs de l'immédiat Après-Guerre vivaient dans un contexte de pénurie. Les "illustrés pour la jeunesse" étaient une fenêtre vers un "ailleurs" nécessaire, qui offraient en peu de pages (les illustrés de l'époque avaient 8 à 16 pages, rarement plus) et sur papier journal des histoires édifiantes et parfois cocasses, mais toujours paternalistes. 
Les débuts de "Vaillant" ne dérogeaient pas à cette règle implicite, avec ceci de différent (comparativement à la presse catholique familiale, dominante alors) que le journal se voulait également un démarquage affirmé des bandes américaines qu'il "pompait" pourtant allègrement, comme tous les autres illustrés français de l'époque (on en reparlera, car il y a beaucoup de choses à en dire et que l'évolution sera finalement plutôt à l'avantage de ce journal... !). 
Quelques héros présentés par Vaillant en 1952...
Le souci d'ouverture des jeunes lecteurs au monde qui les entoure était une priorité pour certains de ses concepteurs (notamment Madeleine Bellet, résistante communiste et membre de l'équipe fondatrice du journal, qui fera partie du Comité qui créa la fameuse "loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse" - façon détournée de réduire l'audience des illustrés américains !). Il fallait distraire cette jeunesse, encore traumatisée par la guerre (et qui en subissait encore les privations) et avide d'évasion, d'activités, de mouvement...

Les jeunes lecteurs des époques consécutives liront leur journal dans un contexte économique et culturel très différent, et leur manière de le lire et de s'en servir auront peu de choses en commun avec la génération précédente. Cette pratique de lecture suivra de près l'évolution de l'importance accordée par la société à ces loisirs d'enfance.



Je me suis également aperçu (mais c'était prévisible) que les souvenirs des anciens lecteurs de Vaillant ou Pif-Gadget n'étaient pas uniquement liés au plaisir de se souvenir de telle ou telle lecture, de tel ou tel gadget... mais dans leur manière de rappeler à leur mémoire ces lectures, il y a généralement un renvoi immédiat à l'idée rétrospective qu'ils ont de leur enfance et à l'idée qu'ils se faisaient à l'époque de leur vie et de leur avenir. En retrouvant les aventures de Yves le Loup, le dessinateur Baru retrouve sa passion d'enfance pour l'aventure (il lisait cela en 1957 et le raconte dans "Les années Spoutnik") ; quand il se replonge dans "Dr Justice", un autre ancien lecteur (célèbre, mais dont je ne veux pas dévoiler l'identité ici !) se souviendra de son envie de se mettre au judo et même, des années plus tard, d'adapter un jour l'histoire en feuilleton...

VAILLANTS et VAILLANTES...
Au lendemain de la Guerre, les enfants étaient une préoccupation particulière : ils représentaient l'avenir, la reconstruction du pays... 
Un peu à la manière des Scouts, les comités du PCF avaient lancé les clubs des "Vaillants et Vaillantes", sous l'égide du journal. On y faisait du sport, il y avait des sorties "culturelles" et des ateliers... et on accompagnait aussi les adultes pour les défilés du 1er mai, comme on peut le voir sur cette image tirée d'archives audiovisuelles lors d'un défilé du 1er mai des années 50. (en plus, ils défilaient dans MON quartier... !) On reconnait très bien la forme stylisée du logo du journal ! :



J'ai eu l'occasion, en 2010, de rencontrer et d'interviewer un couple d'anciens lecteurs et... vendeurs des tout premiers "Vaillant", qui ont la particularité d'avoir connu le journal dès 1945 (ils le vendaient en culottes courtes, alors qu'ils faisaient partie des clubs "Vaillants et Vaillantes") et surtout, de s'être rencontrés dans le girond de ce journal... et ne plus s'être quittés pendant les 60 années qui ont suivi ! 
Cécile et Jacques, militants de la première heure, figureront évidemment dans mon film... ;-)


En 1945, dans la rue, Cécile et ses Vaillant...

En 2010, devant ma caméra : Cécile et son mari... toujours vaillants !


Cécile et Jacques évoqueront leur rencontre, mais aussi leur manière de "transmettre le flambeau" aux enfants et petits-enfants. Cécile m'a montré comment elle nouait son foulard des "Vaillantes" et m'expliquait à quoi servaient ces petits sacs à l'effigie du journal, destinés aux invendus... que les Vaillants et Vaillantes revendaient à la criée !



Georges Rieu, qui fut rédacteur en chef de Vaillant dans les années 60 et a imposé le tournant vers Pif-Gadget en 1969, me le raconte en interview dans le documentaire : lorsqu'il a souhaité progressivement abandonner les récits "à suivre", il épousait en réalité l'évolution des goûts et du rythme de la jeunesse de l'époque, qui n'avait plus la patience de ses aînés et voulait dévorer des aventures sans pour cela patienter plusieurs mois avant d'en connaître le dénouement.

Avec Pif-Gadget, l'hebdomadaire sera "tout en récits complets" et surtout, le journal se mettra progressivement à s'adapter, et même à partir du milieu des années 70, à singer et racoler le grand média qui dominera désormais l'essentiel des occupations de loisirs des enfants et des parents : la télévision.
Ce sera l'un des grands sujets du film, agrémenté de quelques pépites et archives dont je ne dévoile évidemment rien ici ...

A suivre ! 

(Très bientôt, les portraits vaillantesque de grandes "pointures" de l'histoire de Pif-Gadget, rencontrées pour le film... :-))