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dimanche 10 février 2013

8. Recherches et trouvailles...


L'un des grands bonheurs du documentariste, c'est le moment où il met la main (ou juste le doigt) sur une information, un document, une archive qui jusqu'alors avait été négligée, ou bien dont on connaissait l'existence mais que plus personne n'était capable de localiser.
Et puis, les souvenirs sont parfois confus et on mélange allègrement les dates, les faits, les personnalités en question, etc...

(ci-contre une annonce pour une "pendulette Pif" créée pour le journal "L'Humanité" en 1951 ! Le personnage de Pif paraissait dans l'Huma, et ne connut d'histoires dans Vaillant qu'à partir de Noël 1952)

Heureusement, on a parfois accès aux auteurs en direct, et dans ce cas on peut découvrir des archives "de première main". Ainsi, quand Nicolaou me recevait chez lui (lui qui déteste les intrusions...) avec ma caméra, pour me commenter quelques archives personnelles... :

(A propos de Nicolaou : un petit jeu de devinettes en fin de cette chronique ! :-))

L'autre grand casse-tête (et dans ce domaine, en revanche, les "bonheurs" sont aussi rares qu'éphémères) concerne les droits. Droits (copyrights) liés aux oeuvres, aux documents visuels ou sonores, et l'accès aux fameux "ayant-droit" (j'ai dû vérifier l'orthographe du pluriel !).
Dans certains cas, des problèmes de succession compliquée empêchent de pouvoir rééditer les auteurs. C'est le cas par exemple pour tout ce qui a trait à "Dr Justice", pour des raisons familiales complexes, tant côté ayant-droit du dessinateur que de l'auteur....

Il faut également se souvenir qu'avant les années 80 (grosso modo), beaucoup de dessinateurs travaillant pour la presse jeunesse (en tous cas, ceux qui travaillaient pour Vaillant puis Pif-Gadget) ne récupéraient pas toujours leurs originaux, ou en tous cas pas immédiatement. 
Or, le stockage de ces documents (aujourd'hui devenus précieux pour les collectionneurs et les historiens !) était devenu un vrai problème aux éditions Vaillant.
Il y eut des dégâts des eaux qui détruisirent pas mal de planches, et surtout, lorsque la société qui reprit Pif-Gadget et les publications des éditions Vaillant fut liquidée au début des années 90, une véritable gabegie vit un nombre énorme de ces originaux disparaître, avant que la liquidation officielle permit à une poignée de chanceux de racheter un "trésor de guerre", dont on aperçoit encore parfois quelques specimen pointer sur eBay ou ailleurs, à des prix rédhibitoires (pour les moins fortunés, dont je fais partie !)
La Cité de la Bande Dessinée et de l'Image (CIBDI) d'Angoulême possède un grand nombre d'originaux, le plus souvent provenant de dons des auteurs eux-mêmes. Un événement semble se préparer autour de Vaillant, dans une paire d'années.... Je croise les doigts.
(ci-contre quelques pièces de la collection de la CIBDI, dont de magnifiques planches de "Yves le Loup", de René Bastard)

Richard Medioni, à l'occasion de la parution des son ouvrage sur Pif-Gadget et de celui sur Hervé Cultru consacré à Vaillant, organisait de petites expos, dont voici un exemple, que j'avais capté à Angers BD en décembre 2009. On pouvait y admirer quelques planches (cliquer sur l'image pour découvrir la vidéo) :



Un festival organisé au Mont St-Sulpice en septembre 2013 a permis d'en découvrir d'autres.

Combien de temps faudra-t-il attendre pour que les dessinateurs ayant travaillé pour Pif-Gadget soient reconnus pour leurs qualités propres, au lieu d'être relégués avec le tout-venant de la presse illustrée, et bien entendu tenus à l'écart des grands ouvrages de référence sur la BD, au motif que leurs récits n'étaient pas édités dans de prestigieux albums ? (ça s'arrange un peu depuis quelques années, mais on est encore loin du compte)
Loin de moi l'idée de comparer les récits de Pif et Hercule avec les aventures d'Asterix, mais il me semble que Coehlo, Marcello, Poirier, Cézard, Le Guen, Mas, Nortier, pour en citer une petite poignée, mériteraient d'être redécouverts par le grand public.
Fort heureusement Chéret, Poïvet, Tabary, Gotlib, Godard et d'autres sont aujourd'hui reconnus (en général quand ils furent édités pas d'autres maisons !).


_____


TROUVAILLES D'ARCHIVES TV RECENTES
... ET UN PETIT JEU !

Dans mes recherches d'archives audiovisuelles (très pauvres en ce qui concerne Vaillant et Pif, mais on s'en doutait !), je suis tombé sur cette émission d'Antenne 2 dont j'avais totalement oublié l'existence, "Un sur Cinq", où il fut question, à la rentrée 1977, de l'évolution du personnage de Pif. Etaient présents Cabrero Arnal, son géniteur, Roger Mas, son successeur (notamment pour la bande quotidienne dans l'Huma) et Michel Motti, qui le dessinait alors dans Pif-Gadget. C'est à ma connaissance la seule archive où l'ont peut voir les trois, et la seule où l'on entend (en fait très succinctement) le discret Motti. J'en utiliserai vraisemblablement un extrait dans le film...


Petit cadeau en forme d'instantanés d'interviews pour les "vrais" fans de Pif :
Cabrero Arnal
Roger Mas
Michel Motti
ET POUR FINIR, UN PETIT JEU !!
Nicolaou m'avait montré - devant la caméra - un document rarissime, et pour cause : il s'agissait d'un petit "test" qu'il avait réalisé en 1957, afin de convaincre la rédaction qu'il était capable de reprendre Placid et Muzo, ainsi que le souhaitait Arnal. Il avait découpé des postures des personnages, Certaines venaient d'Arnal, d'autres dessinées par lui-même. 
La rédaction s'y était trompée...  Et vous ? Saurez-vous retrouver les versions de Nicolaou ?



...


La réponse, par Nicolaou lui-même ("A" pour Arnal et "N" pour Nicolaou) :

(ne regardez pas tout de suite !)




lundi 3 septembre 2012

4. A la recherche des lecteurs perdus...


Avant de publier quelques chroniques très "touffues" de tournages passés et à venir, avec au passage le portrait de personnalités rencontrées, qui furent des piliers de Vaillant ou de Pif-Gadget (toutes époques confondues), une petite réflexion de rentrée au sujet des lecteurs.

Raconter un journal d'illustrés pour la jeunesse, c'est évidemment en creux une manière de raconter le contexte d'une époque, la philosophie ou l'idéologie qui animent les créateurs et auteurs, mais on peut également se dire que chemin faisant, on décrira le quotidien et le point de vue des lecteurs. 
Or, j'ai constaté que la manière d'évoquer ces lectures d'enfance et de jeunesse, selon qu'on interroge des lecteurs de Vaillant de 1950, de Pif-gadget de 1970 ou du même journal en 1985, on obtient des ressentis très différents et une manière d'en parler qui aura autant de points communs que de divergences énormes.


A gauche : Vaillant en 1946  -  à droite : Pif-Gadget en 1989.
En l'espace de 43 ans, un véritable bond quantique
dans le culture populaire destinée à la jeunesse !

Les lecteurs de l'immédiat Après-Guerre vivaient dans un contexte de pénurie. Les "illustrés pour la jeunesse" étaient une fenêtre vers un "ailleurs" nécessaire, qui offraient en peu de pages (les illustrés de l'époque avaient 8 à 16 pages, rarement plus) et sur papier journal des histoires édifiantes et parfois cocasses, mais toujours paternalistes. 
Les débuts de "Vaillant" ne dérogeaient pas à cette règle implicite, avec ceci de différent (comparativement à la presse catholique familiale, dominante alors) que le journal se voulait également un démarquage affirmé des bandes américaines qu'il "pompait" pourtant allègrement, comme tous les autres illustrés français de l'époque (on en reparlera, car il y a beaucoup de choses à en dire et que l'évolution sera finalement plutôt à l'avantage de ce journal... !). 
Quelques héros présentés par Vaillant en 1952...
Le souci d'ouverture des jeunes lecteurs au monde qui les entoure était une priorité pour certains de ses concepteurs (notamment Madeleine Bellet, résistante communiste et membre de l'équipe fondatrice du journal, qui fera partie du Comité qui créa la fameuse "loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse" - façon détournée de réduire l'audience des illustrés américains !). Il fallait distraire cette jeunesse, encore traumatisée par la guerre (et qui en subissait encore les privations) et avide d'évasion, d'activités, de mouvement...

Les jeunes lecteurs des époques consécutives liront leur journal dans un contexte économique et culturel très différent, et leur manière de le lire et de s'en servir auront peu de choses en commun avec la génération précédente. Cette pratique de lecture suivra de près l'évolution de l'importance accordée par la société à ces loisirs d'enfance.



Je me suis également aperçu (mais c'était prévisible) que les souvenirs des anciens lecteurs de Vaillant ou Pif-Gadget n'étaient pas uniquement liés au plaisir de se souvenir de telle ou telle lecture, de tel ou tel gadget... mais dans leur manière de rappeler à leur mémoire ces lectures, il y a généralement un renvoi immédiat à l'idée rétrospective qu'ils ont de leur enfance et à l'idée qu'ils se faisaient à l'époque de leur vie et de leur avenir. En retrouvant les aventures de Yves le Loup, le dessinateur Baru retrouve sa passion d'enfance pour l'aventure (il lisait cela en 1957 et le raconte dans "Les années Spoutnik") ; quand il se replonge dans "Dr Justice", un autre ancien lecteur (célèbre, mais dont je ne veux pas dévoiler l'identité ici !) se souviendra de son envie de se mettre au judo et même, des années plus tard, d'adapter un jour l'histoire en feuilleton...

VAILLANTS et VAILLANTES...
Au lendemain de la Guerre, les enfants étaient une préoccupation particulière : ils représentaient l'avenir, la reconstruction du pays... 
Un peu à la manière des Scouts, les comités du PCF avaient lancé les clubs des "Vaillants et Vaillantes", sous l'égide du journal. On y faisait du sport, il y avait des sorties "culturelles" et des ateliers... et on accompagnait aussi les adultes pour les défilés du 1er mai, comme on peut le voir sur cette image tirée d'archives audiovisuelles lors d'un défilé du 1er mai des années 50. (en plus, ils défilaient dans MON quartier... !) On reconnait très bien la forme stylisée du logo du journal ! :



J'ai eu l'occasion, en 2010, de rencontrer et d'interviewer un couple d'anciens lecteurs et... vendeurs des tout premiers "Vaillant", qui ont la particularité d'avoir connu le journal dès 1945 (ils le vendaient en culottes courtes, alors qu'ils faisaient partie des clubs "Vaillants et Vaillantes") et surtout, de s'être rencontrés dans le girond de ce journal... et ne plus s'être quittés pendant les 60 années qui ont suivi ! 
Cécile et Jacques, militants de la première heure, figureront évidemment dans mon film... ;-)


En 1945, dans la rue, Cécile et ses Vaillant...

En 2010, devant ma caméra : Cécile et son mari... toujours vaillants !


Cécile et Jacques évoqueront leur rencontre, mais aussi leur manière de "transmettre le flambeau" aux enfants et petits-enfants. Cécile m'a montré comment elle nouait son foulard des "Vaillantes" et m'expliquait à quoi servaient ces petits sacs à l'effigie du journal, destinés aux invendus... que les Vaillants et Vaillantes revendaient à la criée !



Georges Rieu, qui fut rédacteur en chef de Vaillant dans les années 60 et a imposé le tournant vers Pif-Gadget en 1969, me le raconte en interview dans le documentaire : lorsqu'il a souhaité progressivement abandonner les récits "à suivre", il épousait en réalité l'évolution des goûts et du rythme de la jeunesse de l'époque, qui n'avait plus la patience de ses aînés et voulait dévorer des aventures sans pour cela patienter plusieurs mois avant d'en connaître le dénouement.

Avec Pif-Gadget, l'hebdomadaire sera "tout en récits complets" et surtout, le journal se mettra progressivement à s'adapter, et même à partir du milieu des années 70, à singer et racoler le grand média qui dominera désormais l'essentiel des occupations de loisirs des enfants et des parents : la télévision.
Ce sera l'un des grands sujets du film, agrémenté de quelques pépites et archives dont je ne dévoile évidemment rien ici ...

A suivre ! 

(Très bientôt, les portraits vaillantesque de grandes "pointures" de l'histoire de Pif-Gadget, rencontrées pour le film... :-))