jeudi 22 septembre 2022

François Corteggiani, 1953-2022

Il est souvent question dans ces pages de la disparition d'un auteur ayant travaillé pour le journal, qui nous a marqués, que nous apprécions, etc.
Bien souvent, celui qui m'appelait pour m'apprendre la triste nouvelle (ce fut le cas l'an dernier pour Mandryka, par exemple), c'était François Corteggiani.
Je n'aurais jamais imaginé qu'il s'en irait soudainement, le jour de son anniversaire (21 septembre, début de l'automne), à l'âge de 69 ans à peine, et que nous nous retrouverions tous à évoquer sa disparition... à lui... :-(

Je vais simplement reprendre plus loin le texte posté sur Facebook aujourd'hui.
Il y aura des hommages très nombreux, car Corteggiani était réellement le "monstre" de la BD populaire, qui avait connu à peu près tous les grands auteurs, avant d'en devenir un à son tour, et faisant participer un très grand nombre de dessinateurs à ses diverses créations ou reprises. Quand on pense qu'il reprenait depuis de nombreuses années le scénario de séries aussi célèbres que Jonathan Cartland, Guy Lefranc, Blueberry...
C'est dire à quel point il vient de laisser un grand vide.

Il avait même réussi à écrire un album des Pieds Nickelés, il y a 8 ans, avec son ami Herlé au dessin, et ils préparaient un second album prévu pour l'année prochaine, mais qui ne verra pas le jour. Voici celui qui était sorti en 2013.

Il y a 2 ans, il avait eu le plaisir d'éditer lui-même, dans un bel album, l'intégrale de sa série pour Pif-Gadget, Pastis (nous en avions fait la promo alors), qui était indirectement un hommage à son grand frère archéologue. Ce dernier s'était éteint en début d'année.


Son, caractère entier, parfois emporté, dissimulait une vraie générosité et sa carapace d'auteur solitaire cachait mal son plaisir d'être (bien) entouré. La création de son "Bistro-BD" était peut-être la manière qu'il avait trouvé de créer ce grand moment de convivialité indispensable.
Voici le lien pour parcourir l'article illustré (et le film de l'événement) à l'occasion de l'édition 2013 de son "Bistro-BD". Ce jour-là, François fêtait aussi ses 60 ans :

http://mandrake-de-paris.blogspot.com/2014/03/bistro-bd-dedicaces-au-soleil.html

Il est tout de même troublant, pour ne pas dire plus, que l'auteur qui avait repris le scénario du Pif d'Arnal fasse exactement comme ce dernier, et "choisisse" de nous quitter précisément le jour de son anniversaire. Il aimerait certainement cette info paradoxale et la partagera à coup sûr avec son ami Mandryka, quand il le retrouvera.

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Facebook - 21 septembre 2022 - 13h

C'est complètement hallucinant...
On souhaitait son anniversaire hier à François Corteggiani (qui fêtait ses 69 ans) et ce matin on apprend sa disparition.
Dans 10 jours doit se tenir le Bistro-BD qu'il avait créé à Carpentras et qui était la réunion la plus conviviale possible d'auteurs de BD et de lecteurs, sous le soleil provençal...
C'était (incroyable de parler de lui à l'imparfait...) un pilier de la BD franco-belge (mais aussi italienne !), le scénariste d'innombrables séries (La jeunesse de Blueberry, Lefranc, mais une infinité de bandes dans tous les registres - il avait même repris les Pieds Nickelés, dessinés par son ami Herlé). Ceux de ma génération se souviennent évidemment de sa reprise du personnage de Pif dans le journal éponyme (dont il fut le rédacteur en chef BD dans les années 2000, lui qui avait passé une bonne quinzaine d'années au journal à partir de 1973). Et depuis 2011 il était l'auteur des fameux "strips" de Pif le chien dans le journal qui avait vu la naissance du personnage en 1948 : L'Humanité.

(Ci-dessous, son 1000ème strip, hommage à Arnal :)


C'était un interlocuteur toujours passionné, animé, fondu de BD, collectionneur invétéré, qui emplissait l'espace physique et sonore, qui était devenu la centrale atomique de la BD populaire, connaissant et fréquentant tous les auteurs, lui qui avait également constitué un véritable réseau avec les dessinateurs italiens, lesquels avaient grâce à lui fait partie de l'aventure Pif, notamment.
Quel que soit le projet BD qui voyait le jour, non seulement François était le premier au courant... mais bien souvent il en faisait partie, ou avait été consulté avant sa mise en chantier.
Le nombre d'auteurs de la génération "post-Pif" qui lui doivent quelque chose est proprement incroyable.
Il m'avait permis de rencontrer les auteurs de son Bistro BD, et nouer quelques amitiés. Je me souviens d'ailleurs que la dernière fois que Mandryka s'était vraiment bien amusé à signer des dessins, c'était là-bas. (Et quand Nikita est mort l'an dernier, subitement, François ne s'en était pas remis).

Les voici en 2013, à Paris, s'amusant comme des sales gosses, en fin de repas :


Et c'est grâce à lui que j'avais pu interviewer le grand Cavazzano.
On reparlait de tout ça au téléphone il y a 2 semaines à peine. J'ai appris qu'il s'est éteint, assez brusquement, à la fin d'un beau repas et entouré de sa famille et ses amis, venus fêter son anniversaire. Je suis certain qu'il n'aurait pas imaginé son départ autrement, mais évidemment quelques décennies plus tard...
Encore sous le choc, je partage une photo prise il y a 12 ans, et qu'il aimait bien (je l'avais alors surnommé "l'Orson Welles des p'tits Mickeys"), et plus bas une autre pour l'édition 2015 du Bistro-BD.
 
Toutes mes pensées à ses deux fils, Baptiste et Timothée, qui vont devoir reprendre la baraque, ce qui va être très lourd et compliqué.
(Baptiste travaillait avec François sous le pseudo Bonaventure, et assurait entre autres les couleurs du Pif dessiné par son père).

Ciao, l'ami François.

Jean-Luc Muller - 22-09-2022

Ci-dessous : montage à partir d'une photo prise à la rédaction de Pif-Gadget à la fin des années 70. On y reconnaît Jacques KAMB (derrière l'enfant), le rédacteur Claude BARDAVID, André CHERET (au centre) et derrière lui, la tête qui dépasse est celle de François CORTEGGIANI :


 Épuisés, après une longue journée, non-stop, de Bistro-BD en septembre 2013 :

François Corteggiani au travail sur un strip de Pif le chien, en 2012 :

lundi 5 septembre 2022

Il y a 40 ans, Arnal...

Un triste jour de septembre 1982, les membres de la rédaction du journal Pif-Gadget apprenaient peu à peu la nouvelle de la disparition du créateur de Pif le chien, auquel ils devaient le nom du journal pour lequel ils travaillaient, mais aussi un certain état d'esprit graphique, et des personnages dont le point commun était la gentillesse, et une certaine rondeur graphique.
José Cabrero Arnal, auteur et illustrateur espagnol, réfugié en France à la Libération, rescapé des camps de Mauthausen, avait été accueilli par des camarades qui lui trouvèrent rapidement un travail que sa santé précaire lui permettait d'effectuer et prolongeait le début de sa carrière dans les illustrés espagnols : il dessinera pour des journaux français (en l’occurrence, ce sera L'Humanité), puis pour un illustré jeunesse (Vaillant) et d'autres titres ensuite.
On lui doit en France plusieurs personnages - toujours animaliers d'ailleurs - dont les premiers à connaître la notoriété seront Placid et Muzo, en première page de Vaillant. Pour le numéro de Pâques 1948 de L'Humanité-Dimanche, il créera le personnage de Pif le chien, sous forme de strip quotidien. Ce dernier rejoindra les pages de Vaillant pour Noël 1952 et ne quittera plus jamais le magazine, dont le nom empruntera progressivement celui de ce personnage, jusqu'à la création en février 1969 de la formule Pif et son Gadget Surprise, rebaptisé ensuite simplement Pif-Gadget.

La petite famille créé par Arnal autour de Pif le chien.

À la rentrée 1982, l'annonce de la disparition du créateur de Pif remua quelque peu le milieu de la presse BD, et les hommages fusèrent : on redécouvrit soudain l'importance qu'avait eue cet artiste discret mais indispensable, au parcours douloureux mais à la bonhomie restée intacte.
Et on se rendit compte aussi, avec étonnement, qu'il avait disparu précisément le jour de sa naissance, un 6 septembre. Comme s'il fallait absolument boucler la boucle, discrètement.

Dans 3 mois, un grand dossier sera consacré dans la Ouf-Gazette (des anciens lecteurs du journal) à José Cabrero Arnal et ses personnages. Aujourd'hui, nous avons choisi de lui rendre hommage à travers quelques souvenirs et archives.

Ci-dessus : l'annonce de la disparition d'Arnal dans L'Humanité-Dimanche début octobre 1982 (on y republiait le tout premier "strip" du personnage, datant d'avril 1948) et en-dessous l'une des photos de Jean Texier, tirée d'une série prise chez le dessinateur en 1974, et qui servira ensuite pour divers articles.

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Témoignages de ceux qui ont connu ou côtoyé Arnal, à l'époque où ils travaillaient dans le journal. (D'autres témoignages viendront les compléter pour un dossier de la Ouf-Gazette, à la fin de l'année) :

Arnal était à l'image de son personnage : Pif était un chien foncièrement gentil, malin, qui se retrouvait dans des situations absurdes, parfois en conflit contre l'autorité, et dont il devait se sortir en gardant le sourire. Comme lui, son auteur était un vrai "gentil".
Et quand il passait au journal, ce journal qui portait le nom de son personnage, Arnal donnait toujours l'impression de nous devoir quelque chose, alors qu'en définitive c'est nous qui lui devions tout.       

- Richard Medioni  (Arrivé à la rédaction du journal en janvier 1968 - Entretien de 2015)

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Ci-contre : Célèbre photo d'Arnal par Willy Ronis pour le journal Regards, en nov. 1948.
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Jean Ollivier m'avait appris la nouvelle en septembre 1982. Attristés, je me souviens que nous étions alors partis boire un verre à sa santé.
À l'époque, il ne passait plus au journal, mais je me souviens que Michel Motti (arrivé au journal fin 1969, et qui faisait partie des dessinateurs de Pif depuis 1974) en parlait souvent, car c'était quelqu'un qui l'avait marqué et avec lequel il ressentait un lien très fort. De mon côté, je n'avais pas eu l'occasion de croiser souvent Arnal, étant arrivé au journal un peu plus tard, mais l'image que je garde de lui, c'est celle d'un petit Monsieur discret, habillé en gris, avec un veston et une cravate. Ce qui m'avait marqué, c'était sa façon de fumer sa cigarette, à l'intérieur de la paume, comme s'il y avait un peu de honte à ça. Je me souviens aussi de sa voix, avec cet accent caractéristique.
Son style était très rond, et je le comparerais à quelqu'un comme Tezuka au Japon, pour le côté animalier et un trait doux et feutré. C'était un très très grand dessinateur.
Ses couvertures de
Roudoudou ou de Placid et Muzo étaient superbes, et méritent qu'il soit au Panthéon des illustrateurs.  

- François Corteggiani (Arrivé au journal fin 1973 - scénariste et dessinateur de Pif)

Strip-hommage à Arnal en 2018, qui était également le 1000ème dessiné par Corteggiani dans L'Humanité.

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Son dessin était tout en rondeur, c'était vraiment adorable. C'était un grand dessinateur et en voyant ce qu'il faisait à l'époque de Vaillant, je ne m'imaginais même pas réussir un jour à me hisser à un niveau comparable. Pour moi, Arnal, c'était la perfection. 

- Jacques Kamb  (Entretien en 2013)

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C'était vraiment un grand Monsieur, toujours gentil, très humble. Et alors, un coup de crayon et de pinceau vraiment épatants. C'était d'un niveau... Je peux dire que je lui dois tout, d'une certaine façon. Quand on m'a proposé de reprendre ses Placid et Muzo, il m'a encouragé, était toujours extrêmement sympathique, alors qu'il aurait pu me prendre de haut.
Il m'avait même proposé de m'offrir ses crayons, ses pinceaux... Je ne pouvais pas accepter, je ne me sentais pas à la hauteur, ça me gênait. Et chaque fois que je revois ses dessins, ses couvertures, etc., c'est vraiment parfait, il n'y a rien à redire, chapeau.
 

- Jacques Nicolaou (Entretien en 2012)


 Placid et Muzo par Arnal, en 1946.

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Je l'avais rencontré quand le journal m'avait proposé de travailler sur Pif (en alternance avec Louis Cance). C'était un Monsieur très gentil, sans aucune espèce d'égo.Il était très effacé et pouvait même passer quasi inaperçu. Il menait une vie simple, allait revoir ses copains quand il le pouvait, et parmi eux d'ailleurs quelques anciens camarades de l'époque de sa captivité. Sa santé était restée très fragile, mais il se sentait mieux quand il passait à l'atelier, ou qu'on allait prendre un verre. Il me donnait des conseils qui étaient toujours très précis, logiques, et je prenais des notes qui m'ont beaucoup servi pour m'améliorer. Je l'ai côtoyé de cette manière une vingtaine de fois, peut-être, et quelque fois aussi chez lui.
Je trouve que le journal ne l'a pas traité correctement, et en tous cas pas à la hauteur de ce qu'il représentait. On travaillait quand même dans un journal qui portait le nom de son personnage !
 

- Yannick (qui reprit en alternance le dessin de Pif à partir de 1969, puis connut le succès grâce à Hercule)

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Annonce pour la sortie de l'ouvrage Une vie de Pif, sous la direction de René Moreu, en octobre 1983.

Quand j’ai appris la mort d’Arnal, cela faisait un long moment, peut-être deux ou trois ans, que nous n’avions plus vraiment de nouvelles de lui. Il semblait couler une retraite à peu près paisible, après une vie très mouvementée.
Mais rétrospectivement, pour moi, après quarante ans, le sentiment qui domine c’est une succession de regrets. Je suis d’ailleurs en train d’écrire un texte à ce sujet.
Il y a notamment le regret de ne pas l’avoir mieux connu et plus sollicité. C’était un grand timide, et nous n’avions pas le désir de le bousculer. Mais j’aurais tant aimé avoir partagé plus de conversations, plus d’échanges de connaissances car pour nous (à la rédaction, et aussi pour les auteurs), c’était un peu notre père spirituel, au fond. J’avais eu la chance de me rendre chez lui et découvrir l’artiste dans son environnement.
Quand on pense au calvaire de sa jeunesse, le franquisme, les camps en déportation, et de l’imaginer à la sortie de Mauthausen, dans le dénuement le plus total, et pourtant plein de créativité et d’envie de vivre... Il n’en parlait jamais et je peux te dire qu’au journal, très peu savaient ce qu’il avait vécu. C’est le syndrôme partagé par beaucoup de rescapés, qui ne veulent pas ressasser et préfèrent se tourner vers l’avenir.

Quand il est mort, le journal a évidemment fait ce qu’il fallait, a conçu un numéro en son honneur, etc. Le choc était très grand et nous réalisions combien nous lui devions. Je pense d’ailleurs qu’on n’a pas fini de réévaluer sa place dans le monde de la BD et de l’illustration.
Et si je devais résumer son style ou son trait, je dirais qu’on y retrouve de la rondeur et de la gentillesse, pas une trace d’agressivité, même lorsqu’il dessine un personnage de policier. D’ailleurs, son père avait fait partie de la Guardia Civil (avec sabre au ceinturon, etc.) ce qui est assez étonnant si on y pense.
D’un mot, je dirai que son dessin traduisait toute sa bienveillance.

- Claude Bardavid  (Arrivé à la rédaction du journal en 1972)

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Le journal avait concocté un numéro spécial en hommage à Arnal, qui parut en janvier 1983. On y trouvait notamment ces deux pages, qui résumaient un peu le sentiment général à l'époque. (Il y avait également une courte biographie, des hommages en BD, etc...) :



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Toute la tendresse d'Arnal, qui s'exprimait toujours poétiquement à travers son bestiaire, avec cette illustration pour le journal Roudoudou :


Ci-dessous : dessin destiné à Pif-Gadget par l'italien Giorgio Cavazzano, en 1989.
Il y dessinait Arnal face à un Pif "new look", avec une référence directe à sa généalogie en présentant son ancêtre espagnol Top - que l'on considère assez généralement comme le "papa" de Pif le chien :
En 1980, Arnal avait écrit et dessiné un récit fantasmé, le dernier de sa carrière d'auteur de bandes dessinées. Destiné à l'Almanach de l'Humanité, il avait un caractère très autobiographique, comme un songe éveillé au pays de la BD. Il y croisait même... Mandrake !
Le dernier dessin de ce récit (qui, pour des raisons de retards postaux, ne fut pas publié à l'époque et resta même inédit à la mort d'Arnal !) c'était Arnal lui-même... et cet autoportrait avec sa signature représente sans doute le point final et le tout dernier dessin de sa carrière...

Pour mieux connaître le parcours de José Cabrero Arnal, il existe cet ouvrage qui est un peu la biographie définitive, permettant au passage de découvrir également l'étendue de son travail en Espagne, avant la guerre.
Il est écrit par Philippe Guillen, qui y fait œuvre d'historien :



samedi 6 août 2022

Une gazette et un hommage...

La OUF-GAZETTE... 

Une version gratuite, pour un hommage spécial.

Georges Rieu, disparu l'année dernière, fut l'un des grands artisans de la métamorphose du journal Vaillant pour en faire Pif-Gadget, c'est-à-dire une forme de révolution dans l'édition BD en France, mais peut-être plus encore au sein du groupe de presse dont ce journal était l'emblème jeunesse, et qui appartenait au Parti Communiste. 

Dans ce numéro, un dossier est consacré au parcours très singulier de Georges Rieu (arrivé au journal en 1957, pour en devenir rédacteur en chef en 1965, jusqu'à son départ en 1971).
Un autre grand dossier se penche - avec archives et nombreux documents - sur la métamorphose du journal entre 1960 et 1968, et surtout en 1965 quand il devint "le journal de Pif". Changement de maquette, de format, de contenu, de papier, de logo, de... tout !
Et tout cela intervenait dans un contexte social et politique également très mouvant, que ce dossier propose de revisiter.

Ce numéro est le plus important en pagination (94 pages dans sa version complète !), et nous vous proposons de le découvrir ici, dans une forme "light" (les images sont en basse définition, il manque 25 pages et de nombreux passages et les liens vidéo ne sont pas actifs). De cette manière, vous pourrez tout de même découvrir une partie de la biographie de Georges Rieu, et grappiller de nombreuses informations pour vous faire une idée du contenu de cette "gazette" !

Les années 60 et Pif... un moment très étonnant et une transition entre deux générations, passant du souvenir de l'après-guerre... à la pop-culture pour teenagers et la société de consommation !
1966 fut par exemple "l'année porte-clés", et la journal se mit à échafauder de nouvelles stratégies commerciales...
Côté BD, ce fut aussi l'arrivée de Gotlib et Mandryka, le retour des Pionniers de l'Espérance dans leurs premiers récits complets (format qui allait se pérenniser...), et un nouvel esprit, plus "en phase" avec la jeunesse de l'époque.
Mais le journal tenta de ne pas oublier ses "fondamentaux", même si ce fut parfois de manière surprenante. Nous racontons tout cela... et bien plus.

Pour obtenir cette version gratuite de la Ouf-Gazette, cliquez simplement sur son image en haut à droite, qui vous ouvrira la page de téléchargement !

LE FILM !

Chaque numéro de la gazette est associé à un petit film (documentaire, entretien, montage d'archives, etc...) qui est exclusif et inédit.
De nombreux films sont par ailleurs présentés accompagnés d'une fiche ou d'un petit dossier illustré (Hugo Pratt chez Pif, les début de Gotlib et Gai-Luron, l'histoire du 1er Pif-Gadget, la saga Zor et Mlouf, l'histoire du personnage de Dr JUSTICE, Les "Vaillants" et l'héritage résistant, les gadgets scientifiques de Pif, des rencontres et portraits de Gérald FORTON (Teddy Ted), André CHERET (Rahan) NORMA (Capitaine Apache), etc...)

Le film associé à cette gazette (qui donne d'ailleurs accès à d'autres clip vidéos) dure 16 minutes et on y retrouve Georges RIEU, Richard MEDIONI, Jacques KAMB, Marcel GOTLIB, Nikita MANDRYKA, et Christian GODARD raconter ce que fut cette grande transition des années 60 pour le journal.

Voici quelques images tirées du film accompagnant ce numéro-dossier (réservé aux abonnés) :

 
Il est toujours possible de s'abonner (recevoir les prochains numéros directement - complets et en haute résolution ! - et 2 numéros ou dossiers précédents au choix).

Vous pourrez aussi choisir de devenir un souscripteur à part entière du projet pour le soutenir - et recevoir en cadeau à la fin de l'année (si tout va bien !) la version papier de la Ouf-Gazette (en format hors-série 140 pages, avec des archives et entretiens inédits + des bonus).

Envoyez-nous pour cela un mail : pif-film@orange.fr


mercredi 13 juillet 2022

Pif et la révolution de 1789

 À l'occasion de cette fête annuelle du 14 juillet, l'idée est venue de partager avec tout le monde un petit dossier et un entretien exclusif sur le sujet, mais à travers Pif.

Plus précisément, le souvenir d'une vaste campagne du journal Pif-Gadget à l'occasion du bicentenaire de la Révolution Française avait donné lieu à une rencontre avec celui qui en fut le rédacteur en chef à l'époque, Claude Bardavid.
Et le petit film qui en fut tiré il y a quelques années, à l'attention des abonnés de ce projet patrimonial sur le journal en question... a donné envie non seulement de compléter et enrichir le dossier qui l'accompagnait... mais de rendre tout cela accessible à tous, exceptionnellement !

Vous m'avez suivi ? Oui ? Non ?

Peu importe.
Vous trouverez à la fin de cette page une image sur laquelle cliquer, pour accéder à la page de téléchargement du dossier en question, au format PDF et contenant le lien de visionnage de la vidéo.

Dans le film (qui dure un peu plus de 10 min) vous découvrirez comment s'était articulée l'opération Bicentenaire, et Claude Bardavid nous en montrera même quelques éléments de préparation de l'époque.

Et à travers le dossier à télécharger, vous pourrez revoir les images marquantes de cette campagne - qui s'était étalée sur 10 mois ! - et découvrir des images plus anciennes, telles qu'on les trouvait dans Vaillant ou Pif-Gadget à l'occasion des célébrations du 14 juillet... durant plus d'un 1/2 siècle.

Ci-contre : un numéro qui a marqué, et dont vous découvrirez le gadget... animé. ;-)

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CLIQUEZ SUR CETTE IMAGE POUR
TÉLÉCHARGER GRATUITEMENT LE PDF !

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Pour toutes les infos (et s'abonner à la gazette, ou même devenir souscripteur de tout le projet) écrire à :  

 

 


lundi 6 juin 2022

Souvenirs de l'ami NICOLAOU...

Jacques Nicolaou  -  1930 - 2022

Le papa adoptif de Placid et Muzo (depuis 1958) nous a quittés le 30 mai.

Par un coup du sort - ou un ultime gag du destin - le très long article illustré prévu pour cette page a été effacé avant qu'on puisse le publier, dans le crash de l'ordinateur qui le contenait...

Cette page sera modifiée dans quelques jours (le temps de récupérer des informations sur des sauvegardes externes).
En attendant, nous souhaitions adresser nos pensées à sa fille Béatrice, présente auprès de lui jusqu'à la fin. Bien des souvenirs nous liaient à son père, et notamment un week-end à Bourgoin-Jailleu en 2010, ou une mémorable journée en son honneur, dans sa ville de St-Georges-de-Didonne, en 2012.

Il y eut aussi sa participation, pour la première fois, au festival BD d'Angoulême en 2013 et la nouvelle d'un musée éphémère dans sa ville l'an dernier, dont nous avons appris qu'il sera déplacé et rendu pérenne d'ici la fin de l'année.

Un grand dossier autour de Jacques Nicolaou, avec un dernier entretien réalisé l'an dernier et de nombreux documents et souvenirs, était prévu pour une parution cet automne. Il ne le verra pas, mais eut le plaisir d'en découvrir quelques extraits et notamment ce visuel, en haut de la page, créé également sous forme de carte souvenir à son intention.

Adieu Jacques, le plus discret des dessinateurs BD, que le manque de prétention avait par contraste rendu d'autant plus sympathique auprès de ses anciens lecteurs, dont Placid et Muzo firent partie de leurs toutes premières lectures d'enfance.




vendredi 1 avril 2022

Jour du poisson...

Après de longs mois sans publication sur ce blog, il fallait bien trouver un jour spécial (dans cette actualité assez sinistre) pour se remettre en train.
Voici donc - en attendant de prochaines publications et infos qui devraient vous faire très plaisir - un mini florilège très poissonnier, puisque ces documents ont en commun de concerner la date du 1er avril...

Ils ont été nettoyés et souvent optimisés, pour un plus grand plaisir de lecture sur écran. ;-)
À très bientôt !

 

On pêchait quelques jolis specimens poissonniers en couverture de Vaillant, au fil des années...


Et lorsque le titre est devenu Vaillant le Journal de Pif, le fameux poisson se pêchait toujours en première page :

Dans ce même numéro (de 1965), un certain Kalkus, alirs Mandryka, proposait sa version du... concombre du 1er avril :

Un peu plus tard, en 1968, Pif remettait ça (bande de début et de fin de récit remontées ici ensemble pour gagner de la place) :

Et dans ce même numéro, Maurice Biraud (associé au facéties de Pif en 1967-68) proposait quelques anecdotes, illustrées par Jacques KAMB. (Remontage sur 1 page pour vous, amis lecteurs, avec également un petit coup d'amélioration des couleurs ! - merci de citer ce blog si l'envie vous prend d'en partager les images !) :

Avec l'arrivée de la formule Pif-Gadget, on se disait que forcément, le 1er avril serait bien fêté... et ce fut le cas en 1970, grâce à Jean Cézard :

... et toujours avec Cézard, dans le courrier des lecteurs de 1974 :

Mais attention ! Un poisson peut en cacher un autre...

Par exemple, sachez que ce gadget de Pif de 1970... fut proposé aux lecteurs en... septembre ! :


 









jeudi 23 décembre 2021

Gerald Forton, l'adieu au cow-boy taciturne


Le cow-boy de la BD franco-belge est parti galoper dans l’ultime vallée…

Après Norma en janvier, puis Mandryka cet été, c'est à présent un autre géant de la BD populaire, très apprécié des lecteurs de Vaillant et Pif-Gadget, qui a définitivement quitté le crayon et le pinceau...

Gerald FORTON est décédé le 16 décembre, et l’annonce en a été faite le surlendemain.

Il vivait depuis la fin des années 70 aux États-Unis, après une carrière de dessinateur tous-terrains de la BD franco-belge (Gerald était né à Bruxelles, rappelons-le).
Il était le petit-fils de Louis Forton, créateur des Pieds Nickelés, mais n’a pas connu son grand-père, décédé alors que lui-même était encore en bas âge. Il a fait partie d’une génération née avant la guerre, nourrie aux illustrés populaires et aux BD d’importation américaine, qui a contribué à l’essor de la production de journaux de bandes dessinées des années 50 aux années 80 - correspondant précisément à ce qu’on a surnommé les Trente Glorieuses.

Gerald Forton, qui se qualifiait souvent avec ironie de « mercenaire de l’illustration » avait travaillé pour tous les éditeurs et il fit partie des recordmen du nombre de planches publiées (on a évoqué le chiffre de plus de 10 000 pages publiées, entre 1950 et 2015… !).
On l’a retrouvé dès 1950 dans Zorro, Jim Cartouche, et divers titres où il proposait de courts récits westerns plus ou moins inspirés de ses influences dans ce domaine, et principalement  le « Red Ryder » de Fred Harman.

Milton Caniff fut une autre influence, notamment pour son approche de l’encrage. 
 
 
Ci-contre : "Red Ryder" de Fred Harman eut une énorme influence sur la manière dont Forton imaginera graphiquement le personnage de Teddy Ted, des années plus tard.
 

Et c’est ainsi qu’il se retrouva en 1950 dans les pages du premier « petit format » français, 34 Camera, des éditions Vaillant. Ce « galop d’essai », au trait déjà affirmé mais qui se cherchait encore, lui permettra de perfectionner sa technique et nouer des relations avec l’équipe des éditions Vaillant.

 
Ci-dessous : la première planche de ce récit de "loup de mer" (34 Caméra n°35, sept. 1950) - l'un des thèmes qu'il aimera souvent traiter.
 

Je ne vais pas ici évoquer tout son travail pour les divers éditeurs de la presse jeunesse ou adulte (70 ans de dessins publiés !), mais notons tout de même que sa carrière débute essentiellement depuis la Belgique (il illustra quelques épisodes des « histoires de l’Oncle Paul » dans Spirou, où il se lia avec J-Michel Charlier avec lequel il créera le personne de baroudeur Kim Devil, et participera aux revues Moustique ou Bonnes soirées, et aussi Risque-tout, où il créera le personnage Alain Cardan, avec Yvan Delporte).

Si son véritable grand succès BD dans l’édition reste Bob Morane (dont il reprend le dessin pour 14 épisodes, à partir de 1962), c’est aux éditions Vaillant qu’il avait pu perfectionner sa technique et sa capacité à produire rapidement de nombreuses planches de BD de belle facture. 
Il dessinera (et souvent, scénarisera lui-même) de multiples récits courts, surtout des westerns, dans l’hebdomadaire. Durant l'été 1958, il crée "Dynamite rousse" (une histoire policière), puis on lui propose de reprendre également la série "Jacques Flash", suite au départ de Pierre Le Guen au dessin. Ce personnage de journaliste-détective lui permet d’explorer là encore un graphisme très inspiré des « strips » de séries policières américaines, transposées dans Paris et sa banlieue. Jean Ollivier et Roger Lécureux étant trop pris, c’est le jeune rédacteur Georges Rieu qui en assurait le scénario depuis 2 épisodes. Il enchaînera avec Forton sur les suivants, le laissant développer seul le découpage, sous sa supervision. Georges Rieu et Jean Ollivier ajouterons encore 2 nouvelles, également illustrées par Gérald. 
(Ci-dessous, annonce d'un récit sans doute scénarisé par Georges Rieu, en collaboration avec Jean Ollivier (Vaillant n°765)
 
Gérald proposait aussi assez fréquemment dans Vaillant, à cette époque, de courts récits western. Et personne à la rédaction ne pouvait nier qu'il maîtrisait parfaitement son sujet, du point de vue graphique. Ses cow-boys étaient plus vrais que nature et l'atmosphère créée faisait "vrai", contrairement à beaucoup de bandes publiées dans les publications jeunesse franco-belges.

Début de récit court par Gerald Forton, dans Vaillant n°895 de juillet 1962.

C’est Georges Rieu qui encouragera sans doute Roger Lécureux à employer Gérald Forton pour une reprise de Teddy Ted, série lancée l’année précédente par Jacques Kamb (au scénario) et Francisco Hidalgo (alias Yves Roy). 
Lécureux avait déjà été séduit par le dessin si « américain » de Forton, et ses récits western. C’était encore l’âge d’or pour ce genre de récits.

A partir de l'été 1964, Forton se lancera dans l’aventure Teddy Ted, qui durera 11 ans. 

L'un des attraits de la série Teddy Ted, c'était bien sûr le goût de Forton pour l'ambiance western et le souci du détail, dès qu'il s'agissait de dessiner des chevaux et leur cavalier.

« Graphiquement, Lécureux m’avait laissé carte blanche : je pouvais faire Teddy Ted tel que je l’imaginais. D’ailleurs je n’avais jamais vu la version précédente, et j’ai découvert ensuite que ce personnage était plus jeune que le mien. En fait, Lécureux me l’avait présenté comme s’il s’agissait d’une création, alors je suis parti sur l’idée que je m’en faisais, inspirée à la fois de Red Ryder et de cow-boys vus au cinéma » (Extrait d’entretien en 2010)
 
Teddy Ted contribuera alors beaucoup à l'engouement pour les westerns, partagé par beaucoup de monde au sein de la rédaction du journal.

"Pif cow-boy", récit paru dans Vaillant le journal de Pif n°1029.

Teddy Ted restera un personnage d’aventures très populaire quand Vaillant deviendra Pif-Gadget. Il aura même droit à sa publication trimestrielle (à l’instar de Rahan et Dr Justice) reprenant les récits publiés dans Pif.
On reconnaîtra, au fil des épisodes brillamment scénarisés par Lécureux, d’innombrables emprunts à des scènes ou ressorts dramatiques des classiques du western dans le cinéma des années 40 à 60 (par John Ford, Delmer Dawes, John Sturges, Howard Hawks, Anthony Mann, etc.) qu’il ne manquait jamais, dans les cinémas de son quartier ou à la télévision. Mais le western "classique" perdit progressivement son public au début des années 70. Et Roger Lécureux en avait déjà recyclé toutes les péripéties possibles et imaginables. 
La vogue du western italien et l’arrivée du Blueberry dessiné par Gir condamnaient en quelque sorte Teddy Ted à un rôle très subalterne, un peu poussiéreux…
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Changement de cap : les séries TV envahissent les pages des journaux de BD...

La série Teddy Ted s’interrompt brutalement à la fin de l'année 1974.
Le journal propose alors à Gerald Forton d’adapter le néo-western, mélange de James Bond et d’inspirations psychédéliques, qui était devenu LA série TV préférées des jeunes lecteurs de 1975 : Les Mystères de l’Ouest.
Gerald Forton s’inspire de photos promotionnelles de la CBS (diffuseur gérant les droits d’adaptation) pour reprendre les traits des acteurs (mettant à profit ses études dans le portrait) pour produire, en tous cas au début, une version BD très convaincante de la série. Malheureusement, l’obligation de boucler les histoires en 10 ou 12 planches et les scénarios un peu succincts de Jean Sanitas n’aident pas la série à se déployer. 
Gerald Forton avoue avoir parfois fait du « remplissage » sur certaines planches et on sent alors que l’inspiration s’étiole. Le passage à la couleur n’aide pas, car le coloriste de Pif-Gadget qui s’occupe de la série bâcle les planches des Mystères de l’Ouest, dont certaines deviennent presque illisibles graphiquement.

Une planche originale des Mystères de l'Ouest et, à côté, sa version publiée...

La série Les Mystères de l'Ouest s'interrompt au printemps 1976. Gerald n’a alors plus de commandes de Pif-Gadget.
Il se tournera vers d’autres publications, notamment Trio (le journal des Pieds Nickelés) où il créera la série médiévale Yvain de Kanhéric avec Raymond Maric, puis vers le mensuel Télé-Junior de Franklin Loufrani.
Avec ce dernier, il se retrouvera à reprendre sa version des Mystères de l’Ouest (dont il assurera cette fois le scénario) pour des épisodes assez anecdotiques (récits en seulement 8 planches !), mais aussi diverses séries de super-héros de Marvel, et notamment Spider-Man. D’ailleurs, cette version de l’homme-araignée est souvent considérée comme la meilleure, graphiquement, parmi celles qui ne furent pas publiées sur le sol américain.
Il est chargé alors de se rendre à New-York pour y travailler sur place avec les auteurs (au final, il préférera s'occuper tout seul des scénarios pour la moitié des récits) et gérer les droits d'adaptation de plusieurs personnages. Il envisage alors le projet de s'installer réellement aux États-Unis...
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Je n’évoquerai pas ici toutes ses autres séries, ni ses travaux dans le storyboarding au cinéma, etc. 
Mais je citerai tout de même quelques-unes d'entre elles, qui apportent un autre éclairage sur sa production. Aux États-Unis, il sera mis à contribution pour divers "comics". Il côtoiera brièvement l'équipe de Marvel, puis celle de DC Comics. Avec ces derniers il reprendra brièvement le super-héros Black Lighting, et la série de "western fantasy" assez populaire outre-Atlantique, intitulée Jonah Hex. Mais il n'en dessinera finalement que 2 épisodes. Cette série avait l'avantage pour lui de le maintenir dans un univers graphique peuplé de chevaux et de figures classiques du western, même s'il était mâtiné de fantastique.
 

En Europe, il travaillera au cours des 10 dernières années pour les éditions Hibou, en particulier, dirigées par Marc Impatient.
Il créera notamment ainsi, avec Rémy Gallart, la série de polars Dan Geronimo qui tentait de renouer avec les ambiances classiques de comics américains. 4 albums, en moyen format, seront publiés.
Côté western, il créera Ed Logan pour l'éditeur Alain Beaulet.
Mais évidemment, ces différentes publications n'auront pas l'écho ni la notoriété de ses bandes les plus connues, même si elles susciteront l'intérêt et le respect de ses fans.
Revenons un instant sur sa passion graphique pour les chevaux...
Ses premiers vrais succès, rémunérateurs (Bob Morane, puis Teddy Ted) lui avaient permis dans les années 60 d’acquérir une propriété dans le Sud-Ouest, avec un petit haras. Il en avait fait le « ranch de la Bourriette ».  (Lire plus loin les circonstances de cette acquisition.)
« Lorsque nous voyions arriver ses planches, avec le nom du ranch dans l’adresse d’expédition, ça nous faisait rêver. Et quand Forton passait à la rédaction - ce qui était très rare - on voyait débarquer un vrai cow-boy ! »
(Richard Médioni, interview de 2010)
 
Une anecdote peu connue :
Gerald m'avait confié cette anecdote il y a quelques années, dont Georges Rieu lui-même ne m'avait jamais parlé : au milieu des années 60, lorsque Vaillant allait devenir Le Journal de Pif, et G. Rieu son rédacteur en chef, les finances étaient précaires.
Or, il fallait proposer des innovations, investir dans la communication.

Comme Rieu s’était bien entendu avec Gerald (quand ils travaillaient ensemble sur Jacques Flash, ou au moment de la reprise de Teddy Ted), il lui avait demandé s’il consentirait à une diminution temporaire des rémunérations pour ses planches, en attendant que la situation financière soit stabilisée, quitte à compenser plus tard ce manque à gagner. Ce à quoi Gerald - qui connaissait à cette époque une situation florissante avec le succès de ses Bob Morane - proposa de ne pas être payé du tout pour le récit à venir (« Il fait chaud à Wichita », publié en mini-album supplément du numéro de Noël 1964). Georges Rieu, devenu rédacteur en chef en 1965, fit effectuer quelques mois plus tard un paiement pour l'ensemble, assorti d’une prime, afin de le remercier pour sa confiance. Cela permit à Gerald de boucler son financement pour acquérir un peu plus tard une ferme à côté de Montaigu du Quercy, où il entreprit de monter progressivement un petit haras (et créera ainsi le fameux "ranch de la Bouriette", où il s'était amusé à reconstituer un décor de style "western", avec porte de saloon, etc.) et réaliser ainsi son vieux rêve de propriétaire de chevaux... grâce à Teddy Ted. (Merci à Isabelle Lachat pour certaines précisions qui me manquaient).
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« Dans les académies d’art, on apprenait souvent l’anatomie du cheval avant l’anatomie humaine. Les articulations sont les mêmes. Et de mon côté, je n’ai jamais cessé d’observer et croquer les chevaux de ma propriété, jusqu’à être capable de dessiner de mémoire un cheval dans toutes ses attitudes et sous tous les angles, à main levée. » 
(Gerald Forton, entretien 2012
)

En 1978, Gerald chercha un temps à se renouveler totalement dans ce domaine. L'occasion lui en fut donnée dans le journal Tintin, où il proposa une série aussi originale qu'éphémère, dont le dessin lorgnait plus du côté comique que du réalisme habituel. Elle s'intitulait Des chevaux et des hommes.
 
Du reste, cette tentative de changer de direction et s'essayer à un graphisme à mi-chemin entre le western classique et le comique qui évoquait vaguement l'esprit graphique de Mad Magazine revint à lui lorsqu'il eut l'idée de reprendre dans ce style le Bibi Fricotin de son grand-père, dont il réalisa qu'il en avait hérité des droits. Le quotidien L'Orne Hebdo en prépublia même la seconde aventure à partir de 2018. 
 
Dans les récits de Gerald Forton, le cheval est omniprésent : on le retrouve évidemment dans ses westerns, mais aussi les récits de chevalerie, et même chez Bob Morane (« L’épée du paladin » ou "La vallée des crotales", notamment) ! Et lorsque les scénarios des Mystères de l’Ouest manquaient d’intérêt, il en profitait pour rajouter quelques chevauchées avec James West et Artemus Gordon !

Cette passion équestre était-elle un héritage familial ?
On peut se poser la question, lorsqu’on sait que son grand-père Louis Forton fut jockey et s’improvisa propriétaire de chevaux. Cette mauvaise expérience dans le domaine équestre l’avait ruiné... et il dut changer de « dada », pour se mettre à l’illustration. Bien lui en prit, puisqu’il créa ensuite les Pieds Nickelés !
Autre occasion pour Gerald d'intégrer des chevaux dans une reprise de série TV pour Télé-Junior : le fameux Thierry la fronde, qui avait fait le bonheur des baby-boomers ! ;-)


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Durant ces quinze dernières années, la situation économique des dessinateurs « classiques » tels que Gerald s’est rapidement dégradée. La révolution numérique et le changement de générations a éloigné les nouveaux lecteurs de ce type de récits. Les anciens lecteurs sont encore séduits par des rééditions, parfois, mais le dessinateur n’en profite pas vraiment.

Revival de Teddy Ted : un rendez-vous (à moitié) manqué.
Gerald s’est retrouvé dans une position assez paradoxale : il était en mesure de reprendre une série autrefois populaire (Teddy Ted) mais sans en exploiter les personnages. En effet, si le personnage-titre fut créé à l’origine par Jacques Kamb (ce dernier ayant de son vivant donné sa bénédiction pour de futures reprises), il n’en était pas de même pour les personnages périphériques, indispensables au récit. Ainsi, le coéquipier de Teddy Ted, « L’Apache », qui fascinait les lecteurs et ouvrait de nombreuses possibilités, de même que les personnages habitant le fameux Ranch du "Triangle 9" (Doc Holloway, Mamy Bazar, etc.) restaient la propriété exclusive de la famille Lécureux, et aucun accord ne put être trouvé pour une relance dans une formule économiquement viable en petit tirage.
 
De ce fait, Gerald dut composer avec peu d’éléments et ne trouva pas l’inspiration pour développer des récits de son cow-boy de prédilection. Deux albums très courts et peu convaincants seront ainsi publiés, dont il assurera lui-même le scénario, ainsi qu'une collaboration autour d’un Teddy Ted vieillissant (1899 Deadstone), ambitieux récit sur deux époques, créé avec Philippe Cottarel (qui en encrera la partie contemporaine de l'action principale), chez l'éditeur Hibou, et qui prendra plusieurs années à se concrétiser.
Ils constitueront les ultimes apparitions du héros).


On le voit ci-dessous présentant son album Solène en 2012 (Éditions Hibou).
Malheureusement, le caractère trop anecdotique de cette reprise personnelle de Teddy Ted, qui eût mérité l'apport d'un scénariste, ne permit pas à l'époque de relancer réellement le personnage.


Les anciens lecteurs de Pif-Gadget purent néanmoins se rabattre sur les rééditions des aventures de Teddy Ted (à partir de scans de pages publiées, à défaut d'originaux) aux habituelles éditions Taupinambour, pour ce type de petits tirages.

Ci-dessous
: Gerald et quelques planches originales de Teddy Ted et Les Mystères de l'Ouest, en 2014.
 

Dernier rendez-vous (manqué) avec Pif-Gadget.
En 2008, alors que Pif-Gadget est de retour dans les kiosques depuis 4 ans sous forme mensuelle, François Corteggiani prend contact avec Gerald Forton pour lui proposer un nouveau récit BD destiné au journal. Ce sera Slocum, histoire d'aventures à l'ambiance rétro et mettant en scène un "loup de mer" - qui d'une certaine manière renouait avec les débuts de Gerald aux éditions Vaillant, 58 ans plus tôt (voir plus haut).
Mais voilà : le journal est en faillite et le numéro qui devait lancer ce héros ne paraîtra pas.
Gerald en termine l'encrage pour que François Corteggiani puisse partager ce récit dans un recueil intitulé RIP-Gadget, au printemps 2009...

Un avant-goût des années à venir...?

Rencontres avec l'homme de l'Ouest

Gerald Forton vivait depuis la fin des années 70 aux Etats-Unis.
Il travailla pendant un temps sur la côte Est (pour des éditeurs de comics), puis s’installa rapidement en Californie. Depuis près de 20 ans, il possédait un ranch à Apple Valley et passait la moitié de son temps à s’occuper de ses chevaux. 

Les lecteurs français et belges ont pu le croiser à maintes reprises lors de ses apparitions pour des salons BD ou tournées de dédicaces via le Club Bob Morane ou bien auprès de l’éditeur Hibou, notamment.
Il y a 13 ans, à l’occasion de l’un de ses passages, j’avais pu lier connaissance et en profiter pour l’nterviewer à plusieurs reprises.
Exercice compliqué : Gerald était une personnalité plutôt taciturne et peu prolixe. Même s’il ne voyait pas d’inconvénient à évoquer ses inspirations, il ne fallait pas lui demander de s’épancher sur sa carrière, les noms ou dates pertinentes ou les tenants et aboutissants de telle ou telle situation ! Ses réponses généralement laconiques laissaient souvent l’interlocuteur perplexe, ou en suspens... En revanche, on pouvait indéfiniment lui parler de chevaux, de musiques dixieland ou blues, ou d’anecdotes de la vie américaine.
Mais derrière le vernis du cow-boy solitaire et endurci, une certaine mélancolie pointait.
À force de travailler à la manière d’un « gun for hire » (mercenaire) de la BD, il n’avait jamais pu laisser sa marque et créer "son" personnage, ou "sa" série. (Cela aurait bien pu se produire avec Teddy Ted, qu'il affectionnait beaucoup, si la rédaction du journal n'y avait mis fin).

L'ancien lecteur de Pif et fan du trait de Gerald rencontre enfin le dessinateur...

Son fils, né aux Etats-Unis dans les années 80, ignorait presque tout de sa carrière européenne.
Certains petits films réalisés à l'occasion de ces rencontres avaient parfois permis à Gerald de lui montrer un pan de sa carrière européenne...

Depuis une quinzaine d’années, on croisait Gerald Forton au gré de salons (notamment Angers BD, puis les rencontres BD à Bruxelles et évidemment les diverses manifestations autour de Bob Morane, ainsi que de rares expéditions à Paris).
Les anciens lecteurs étaient toujours très impressionnés par cet homme au chapeau et cravate de cow-boy (récemment il aimait arborer aussi un look de personnage de série noire !), capable de croquer un cheval et son cavalier à main levée en 8 min chrono. Les lecteurs de Bob Morane ou Teddy Ted étaient émus de retrouver leurs personnages sous son crayon et osaient à peine lui parler. (Voir plus loin)

À partir de notre première rencontre en 2008, et jusqu'à ces dernières années, Gerald Forton s'était prêté à plusieurs reprises à l'exercice de l'interview, à quelques séances de photos, et bien que revenir sur le passé ne lui était pas un exercice de prédilection, il me livrait de temps en temps une anecdote par mail, et surtout il participait à sa manière, d'un dessin pour le projet ou d'une dédicace pour un lecteur, à nous soutenir même de loin. (Un exemple, plus loin.)

On peut dire qu'il nous aura accompagnés discrètement jusqu'au bout.
Gerald Forton tenant en main une planche originale de "L'Épée du paladin" (Bob Morane) en 2009.

Les derniers échanges dataient de cet automne. L'actualité politique aux USA (après 4 années de Trump...) et les épisodes de climat extrême en Californie le déprimaient. Son état de santé s'était récemment fragilisé et il se rendait compte qu'il ne pourrait vraisemblablement plus voyager en Europe, ce qui contribuait à l'accélération du mal qui allait l'emporter.
Il était, après la disparition d’André Chéret, l’un des derniers « grands anciens » de la BD populaire franco-belge d'aventures, et singulièrement de l'univers Vaillant et Pif, ayant connu l’âge d’or des publications jeunesse.

So long, cow-boy…
Jean-Luc Muller
(Remerciements tout particuliers à Gérard Boiron)

Photo de Gerald sur son cheval © 2010 Amélie Boiron
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Le petit film-souvenir :
Gerald Forton et la passion des chevaux.


Puisque vous avez eu la patience de lire tout ce dossier, rédigé quelques jours après la disparition de Gerald (car j'étais alors indisponible durant 4 jours), je vous propose de retrouver le dessinateur au fil d'extraits d'entretiens et de la captation d'une journée de dédicaces, le tout agrémenté d'images dans son ranch. Ce montage avait été réalisé à l'intention de Gerald, à l'occasion de son 90ème anniversaire, le 10 avril dernier.
Encore merci à Amélie Boiron, qui m'avait confié ses images californiennes il y a quelques années pour mon documentaire consacré à Gerald - lequel fera l'objet d'une version complétée prochainement).

Pour le visionner, il faut cliquer sur l'image composite ci-dessous :

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Quelques souvenirs de Gerald en images :
Toile de Gerald Forton.   Coll. particulière


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Un mini-dossier, avec archives à télécharger et le clip vidéo, avait été conçu à l'occasion des 90 ans de Gerald, en attendant de compléter un jour le petit documentaire qui lui avait été consacré en 2011 ("Gerald Forton, dessinateur de l'Ouest"), pour l'instant en remontage. 
Les abonnés du projet Pif-Vaillant ont déjà pu obtenir une quarantaine de fiches ou dossiers de ce genre (toujours assortis de vidéos inédites et de documents à télécharger). 
 
Prochainement, un énorme dossier consacré à l'évolution du journal dans les années 60 et au concepteur de Pif-Gadget, Georges Rieu, et par la suite un dossier Nicolaou, un autre autour de Mandryka, etc.


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