mardi 15 juin 2021

Mandryka, alias Kalkus... :-(

Mandryka...

Il était bien sûr le créateur du Concombre Masqué, et aussi le fondateur de l'Écho des Savanes (avec Gotlib et Brétecher).... mais pour nous qui sommes passionnés par l'histoire de Vaillant et Pif-Gadget, il fut aussi Kalkus, le jeune auteur qui venait bousculer les codes de la BD dans le journal, dès 1964.
Ses premier gags étaient absurdes, nonsensiques : il était influencé en cela autant par l'humour anglais que les explorations d'Harvey Kurtzmann dans Mad Magazine... mais également par les gags absurdes de Jean-Claude Forest, quelques années auparavant, dans... le journal Vaillant !

1er gag de la série "Boff" dans Vaillant, Noël 1964 :


Et cet humour particulier trouvera son expression parfaite dans les pages de son nouveau personnage nommé le Concombre Masqué, et qu'il signait encore "Kalkus".

Première apparition du Concombre Masqué, dans Vaillant, le 1er avril 1965 :

Au fil de son amitié avec Gotlib, les deux auteurs bénéficieront grandement d'une émulation réciproque. (Mandryka était son cadet de 6 ans).

Dans la OUF-Gazette à venir (d'ici 10 jours) consacrée pour beaucoup aux métamorphoses du journal dans les années 60 et au rôle du rédacteur en chef, Mandryka est déjà très présent car son arrivée et son impact sur les bandes humoristiques - dans un contexte de plus en plus libertaire chez la jeunesse - sera très important au sein du journal, sous la protection de Georges Rieu (qui doit cependant calmer ses ardeurs dans le registre "absurde", car les jeunes lecteurs n'arrivent pas à suivre !).
Lorsqu'arrivera la formule "Pif-Gadget", Mandryka, comme Gotlib, est passé chez Pilote depuis quelque temps, mais continue encore de fournir pendant un temps des planches de gags pour Pif :

Il en illustrera même une couverture, (juillet 1969) :


 On connait la suite, qui sera racontée ailleurs : sa place dans Pilote, où il poursuit les gags du Concombre Masqué, puis la création de l'Écho des Savanes en 1972, pour explorer en toute liberté ce qui lui passe par la tête (mais au détriment de la gestion commerciale, ce qui coulera rapidement la revue, reprise ensuite autrement).

Et c'était un ami, certes lointain (il vivait en Suisse et ne venait plus en France que très occasionnellement depuis des années) mais qui répondait toujours présent quand on le sollicitait (pour un dessin, un témoignage).

On pourra dire de Nikita Mandryka qu'il sera resté, tout au long de sa "carrière" (mot qu'il n'employait jamais) un auteur complètement libre.

Jusqu'à la fin, et soutenu par les abonnés de son site, il a continué à décrire et illustrer à sa façon l'absurde incongruité de l'existence et des vanités humaines.
C'était un véritable pataphysicien et un artiste autodidacte, totalement émancipé des cadres et formats habituels des bandes dessinées.

 
Photo prise au Salon de la BD de collection à Paris, en 2010 :

L'an dernier, alors qu'il arrivait à son 80ème anniversaire (ce dont il était sans doute le premier surpris), le grand dossier à lui consacrer dans le cadre de ce vaste projet n'était pas prêt.

Nous avions convenu qu'il serait amusant de le sortir pour son "80+1ème" anniversaire, en y ajoutant toutes sortes de choses très variées.
Manière de conjurer l'inexorable rythme de la vie.

Dans les archives de ce projet, un long entretien filmé en 2016 est resté inédit et formera la base d'un film-hommage qui retracera ses débuts chez Vaillant, ses inspirations, ses admirations, et la manière dont son influence se fit sentir ensuite rapidement dans le journal, et particulièrement auprès de son acolyte Marcel Gotlib, qui avait trouvé en Mandryka (arrivé au journal 2 ans après lui) son premier encouragement à aller beaucoup plus loin dans l'absurde et à s'affranchir des codes de la BD pour la jeunesse, avant qu'il rencontre Goscinny...

Ci-contre : Nikita commentait pour notre film consacré à la naissance de Pif-Gadget le 1er numéro de cette formule, dans laquelle il publiait un gag en vis-à-vis avec celui de Gotlib... Tout un symbole.

D'ailleurs, un demi-siècle après ce numéro, il avait accepté d'envoyer un dessin au nouveau Pif le Mag sorti en décembre dernier.
Pif avait fait partie de sa vie...




Nos derniers échanges remontent à avril dernier. Ses mails, qu'il signait malicieusement "André Chourave", tenaient ses amis au courant de ses dernières activités.
Alain Beaulet devait sortir son nouvel album "La vie secrète du Concombre", tandis qu'il partageait le lien d'une émission radio pour la Suisse Romande, dans laquelle on l'entendait chanter en s'accompagnant de quelques accords de guitare :
https://www.rts.ch/play/radio/lecho-des-pavanes/audio/un-an-decho-des-pavanes-avec-mandryka?id=12041829

Lien déjà partagé plusieurs fois dans ces pages : celui du site officiel du Concombre, où Mandryka donnait des nouvelles du monde et de son potager imaginaire :

www.leconcombre.com

 Toujours lunaire et détaché des contingences matérielles, il avait pu (avant la pandémie...) participer à diverses manifestations, expo, salons... Je garderai le beau souvenir de sa participation au "Bistro BD" de François Corteggiani en septembre 2016, où il était détendu, rieur, entouré d'amis sous un beau soleil provençal.
Il s'était prêté à quelques facéties que je lui suggérais, puisque j'étais venu précisément pour un reportage photo de l'événement.
Je ne l'ai plus photographié par la suite, ne l'ayant plus revu qu'une fois.
La dernière conversation, en mars dernier, c'était justement pour pouvoir utiliser une de ces photos de l'été 2016, car il n'avait aucun portrait de lui ultérieur qui soit exploitable pour une illustration d'entretien. Et puis - coquetterie ? - il s'y trouvait plus jeune et ça le renvoyait sans doute à l'image de l'éternel grand adolescent qui était un peu son costume de scène...

Je conserve en mémoire et sur ces clichés la malice de son regard - et il avait bien aimé cette photo, dans cette lumière, avec les petits cartes de son "épicerie personnelle", comme il disait avec quand même un brin de fierté derrière l'ironie désabusée.
Il faut dire qu'il détestait l'idée de poser et faisait le plus souvent une bonne vieille grimace sur les portraits/selfies... !
La vie, c'est l'instant, et ensuite... pfou, c'est parti.

Au revoir, Nikita.
Fais-nous un peu de place dans ton potager zen...