jeudi 23 décembre 2021

Gerald Forton, l'adieu au cow-boy taciturne


Le cow-boy de la BD franco-belge est parti galoper dans l’ultime vallée…

Après Norma en janvier, puis Mandryka cet été, c'est à présent un autre géant de la BD populaire, très apprécié des lecteurs de Vaillant et Pif-Gadget, qui a définitivement quitté le crayon et le pinceau...

Gerald FORTON est décédé le 16 décembre, et l’annonce en a été faite le surlendemain.

Il vivait depuis la fin des années 70 aux États-Unis, après une carrière de dessinateur tous-terrains de la BD franco-belge (Gerald était né à Bruxelles, rappelons-le).
Il était le petit-fils de Louis Forton, créateur des Pieds Nickelés, mais n’a pas connu son grand-père, décédé alors que lui-même était encore en bas âge. Il a fait partie d’une génération née avant la guerre, nourrie aux illustrés populaires et aux BD d’importation américaine, qui a contribué à l’essor de la production de journaux de bandes dessinées des années 50 aux années 80 - correspondant précisément à ce qu’on a surnommé les Trente Glorieuses.

Gerald Forton, qui se qualifiait souvent avec ironie de « mercenaire de l’illustration » avait travaillé pour tous les éditeurs et il fit partie des recordmen du nombre de planches publiées (on a évoqué le chiffre de plus de 10 000 pages publiées, entre 1950 et 2015… !).
On l’a retrouvé dès 1950 dans Zorro, Jim Cartouche, et divers titres où il proposait de courts récits westerns plus ou moins inspirés de ses influences dans ce domaine, et principalement  le « Red Ryder » de Fred Harman.

Milton Caniff fut une autre influence, notamment pour son approche de l’encrage. 
 
 
Ci-contre : "Red Ryder" de Fred Harman eut une énorme influence sur la manière dont Forton imaginera graphiquement le personnage de Teddy Ted, des années plus tard.
 

Et c’est ainsi qu’il se retrouva en 1950 dans les pages du premier « petit format » français, 34 Camera, des éditions Vaillant. Ce « galop d’essai », au trait déjà affirmé mais qui se cherchait encore, lui permettra de perfectionner sa technique et nouer des relations avec l’équipe des éditions Vaillant.

 
Ci-dessous : la première planche de ce récit de "loup de mer" (34 Caméra n°35, sept. 1950) - l'un des thèmes qu'il aimera souvent traiter.
 

Je ne vais pas ici évoquer tout son travail pour les divers éditeurs de la presse jeunesse ou adulte (70 ans de dessins publiés !), mais notons tout de même que sa carrière débute essentiellement depuis la Belgique (il illustra quelques épisodes des « histoires de l’Oncle Paul » dans Spirou, où il se lia avec J-Michel Charlier avec lequel il créera le personne de baroudeur Kim Devil, et participera aux revues Moustique ou Bonnes soirées, et aussi Risque-tout, où il créera le personnage Alain Cardan, avec Yvan Delporte).

Si son véritable grand succès BD dans l’édition reste Bob Morane (dont il reprend le dessin pour 14 épisodes, à partir de 1962), c’est aux éditions Vaillant qu’il avait pu perfectionner sa technique et sa capacité à produire rapidement de nombreuses planches de BD de belle facture. 
Il dessinera (et souvent, scénarisera lui-même) de multiples récits courts, surtout des westerns, dans l’hebdomadaire. Durant l'été 1958, il crée "Dynamite rousse" (une histoire policière), puis on lui propose de reprendre également la série "Jacques Flash". Ce personnage de journaliste-détective lui permet d’explorer là encore un graphisme très inspiré des « strips » de séries policières américaines, transposées dans Paris et sa banlieue. Roger Lécureux étant trop pris, c’est le jeune rédacteur Georges Rieu qui en assure le scénario pour 3 épisodes et quelques nouvelles.
 
Or, Gerald proposait aussi assez fréquemment dans Vaillant, à cette époque, de courts récits western. Et personne à la rédaction ne pouvait nier qu'il maîtrisait parfaitement son sujet, du point de vue graphique. Ses cow-boys étaient plus vrais que nature et l'atmosphère créée faisait "vrai", contrairement à beaucoup de bandes publiées dans les publications jeunesse franco-belges.

Début de récit court par Gerald Forton, dans Vaillant n°895 de juillet 1962.

C’est Georges Rieu qui encouragera sans doute Roger Lécureux à employer Gerald Forton pour une reprise de Teddy Ted, série lancée l’année précédente par Jacques Kamb (au scénario) et Francisco Hidalgo (alias Yves Roy). 
Lécureux avait déjà été séduit par le dessin si « américain » de Forton, et ses récits western. C’était encore l’âge d’or pour ce genre de récits.

A partir de l'été 1964, Forton se lancera dans l’aventure Teddy Ted, qui durera 11 ans. 

L'un des attraits de la série Teddy Ted, c'était bien sûr le goût de Forton pour l'ambiance western et le souci du détail, dès qu'il s'agissait de dessiner des chevaux et leur cavalier.

« Graphiquement, Lécureux m’avait laissé carte blanche : je pouvais faire Teddy Ted tel que je l’imaginais. D’ailleurs je n’avais jamais vu la version précédente, et j’ai découvert ensuite que ce personnage était plus jeune que le mien. En fait, Lécureux me l’avait présenté comme s’il s’agissait d’une création, alors je suis parti sur l’idée que je m’en faisais, inspirée à la fois de Red Ryder et de cow-boys vus au cinéma » (Extrait d’entretien en 2010)
 
Teddy Ted contribuera alors beaucoup à l'engouement pour les westerns, partagé par beaucoup de monde au sein de la rédaction du journal.

"Pif cow-boy", récit paru dans Vaillant le journal de Pif n°1029.

Teddy Ted restera un personnage d’aventures très populaire quand Vaillant deviendra Pif-Gadget. Il aura même droit à sa publication trimestrielle (à l’instar de Rahan et Dr Justice) reprenant les récits publiés dans Pif.
On reconnaîtra, au fil des épisodes brillamment scénarisés par Lécureux, d’innombrables emprunts à des scènes ou ressorts dramatiques des classiques du western dans le cinéma des années 40 à 60 (par John Ford, Delmer Dawes, John Sturges, Howard Hawks, Anthony Mann, etc.) qu’il ne manquait jamais, dans les cinémas de son quartier ou à la télévision. Mais le western "classique" perdit progressivement son public au début des années 70. Et Roger Lécureux en avait déjà recyclé toutes les péripéties possibles et imaginables. 
La vogue du western italien et l’arrivée du Blueberry dessiné par Gir condamnaient en quelque sorte Teddy Ted à un rôle très subalterne, un peu poussiéreux…
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Changement de cap : les séries TV envahissent les pages des journaux de BD...

La série Teddy Ted s’interrompt brutalement à la fin de l'année 1974.
Le journal propose alors à Gerald Forton d’adapter le néo-western, mélange de James Bond et d’inspirations psychédéliques, qui était devenu LA série TV préférées des jeunes lecteurs de 1975 : Les Mystères de l’Ouest.
Gerald Forton s’inspire de photos promotionnelles de la CBS (diffuseur gérant les droits d’adaptation) pour reprendre les traits des acteurs (mettant à profit ses études dans le portrait) pour produire, en tous cas au début, une version BD très convaincante de la série. Malheureusement, l’obligation de boucler les histoires en 10 ou 12 planches et les scénarios un peu succincts de Jean Sanitas n’aident pas la série à se déployer. 
Gerald Forton avoue avoir parfois fait du « remplissage » sur certaines planches et on sent alors que l’inspiration s’étiole. Le passage à la couleur n’aide pas, car le coloriste de Pif-Gadget qui s’occupe de la série bâcle les planches des Mystères de l’Ouest, dont certaines deviennent presque illisibles graphiquement.

Une planche originale des Mystères de l'Ouest et, à côté, sa version publiée...

La série Les Mystères de l'Ouest s'interrompt au printemps 1976. Gerald n’a alors plus de commandes de Pif-Gadget.
Il se tournera vers d’autres publications, notamment Trio (le journal des Pieds Nickelés) où il créera la série médiévale Yvain de Kanhéric avec Raymond Maric, puis vers le mensuel Télé-Junior de Franklin Loufrani.
Avec ce dernier, il se retrouvera à reprendre sa version des Mystères de l’Ouest (dont il assurera cette fois le scénario) pour des épisodes assez anecdotiques (récits en seulement 8 planches !), mais aussi diverses séries de super-héros de Marvel, et notamment Spider-Man. D’ailleurs, cette version de l’homme-araignée est souvent considérée comme la meilleure, graphiquement, parmi celles qui ne furent pas publiées sur le sol américain.
Il est chargé alors de se rendre à New-York pour y travailler sur place avec les auteurs (au final, il préférera s'occuper tout seul des scénarios pour la moitié des récits) et gérer les droits d'adaptation de plusieurs personnages. Il envisage alors le projet de s'installer réellement aux États-Unis...
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Je n’évoquerai pas ici toutes ses autres séries, ni ses travaux dans le storyboarding au cinéma, etc. 
Mais je citerai tout de même quelques-unes d'entre elles, qui apportent un autre éclairage sur sa production. Aux États-Unis, il sera mis à contribution pour divers "comics". Il côtoiera brièvement l'équipe de Marvel, puis celle de DC Comics. Avec ces derniers il reprendra brièvement le super-héros Black Lighting, et la série de "western fantasy" assez populaire outre-Atlantique, intitulée Jonah Hex. Mais il n'en dessinera finalement que 2 épisodes. Cette série avait l'avantage pour lui de le maintenir dans un univers graphique peuplé de chevaux et de figures classiques du western, même s'il était mâtiné de fantastique.
 

En Europe, il travaillera au cours des 10 dernières années pour les éditions Hibou, en particulier, dirigées par Marc Impatient.
Il créera notamment ainsi, avec Rémy Gallart, la série de polars Dan Geronimo qui tentait de renouer avec les ambiances classiques de comics américains. 4 albums, en moyen format, seront publiés.
Côté western, il créera Ed Logan pour l'éditeur Alain Beaulet.
Mais évidemment, ces différentes publications n'auront pas l'écho ni la notoriété de ses bandes les plus connues, même si elles susciteront l'intérêt et le respect de ses fans.
Revenons un instant sur sa passion graphique pour les chevaux...
Ses premiers vrais succès, rémunérateurs (Bob Morane, puis Teddy Ted) lui avaient permis dans les années 60 d’acquérir une propriété dans le Sud-Ouest, avec un petit haras. Il en avait fait le « ranch de la Bourriette ».  (Lire plus loin les circonstances de cette acquisition.)
« Lorsque nous voyions arriver ses planches, avec le nom du ranch dans l’adresse d’expédition, ça nous faisait rêver. Et quand Forton passait à la rédaction - ce qui était très rare - on voyait débarquer un vrai cow-boy ! »
(Richard Médioni, interview de 2010)
 
Une anecdote peu connue :
Gerald m'avait confié cette anecdote il y a quelques années, dont Georges Rieu lui-même ne m'avait jamais parlé : au milieu des années 60, lorsque Vaillant allait devenir Le Journal de Pif, et G. Rieu son rédacteur en chef, les finances étaient précaires.
Or, il fallait proposer des innovations, investir dans la communication.

Comme Rieu s’était bien entendu avec Gerald (quand ils travaillaient ensemble sur Jacques Flash, ou au moment de la reprise de Teddy Ted), il lui avait demandé s’il consentirait à une diminution temporaire des rémunérations pour ses planches, en attendant que la situation financière soit stabilisée, quitte à compenser plus tard ce manque à gagner. Ce à quoi Gerald - qui connaissait à cette époque une situation florissante avec le succès de ses Bob Morane - proposa de ne pas être payé du tout pour le récit à venir (« Il fait chaud à Wichita », publié en mini-album supplément du numéro de Noël 1964). Georges Rieu, devenu rédacteur en chef en 1965, fit effectuer quelques mois plus tard un paiement pour l'ensemble, assorti d’une prime, afin de le remercier pour sa confiance. Cela permit à Gerald de boucler son financement pour acquérir un peu plus tard une ferme à côté de Montaigu du Quercy, où il entreprit de monter progressivement un petit haras (et créera ainsi le fameux "ranch de la Bouriette", où il s'était amusé à reconstituer un décor de style "western", avec porte de saloon, etc.) et réaliser ainsi son vieux rêve de propriétaire de chevaux... grâce à Teddy Ted. (Merci à Isabelle Lachat pour certaines précisions qui me manquaient).
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« Dans les académies d’art, on apprenait souvent l’anatomie du cheval avant l’anatomie humaine. Les articulations sont les mêmes. Et de mon côté, je n’ai jamais cessé d’observer et croquer les chevaux de ma propriété, jusqu’à être capable de dessiner de mémoire un cheval dans toutes ses attitudes et sous tous les angles, à main levée. » 
(Gerald Forton, entretien 2012
)

En 1978, Gerald chercha un temps à se renouveler totalement dans ce domaine. L'occasion lui en fut donnée dans le journal Tintin, où il proposa une série aussi originale qu'éphémère, dont le dessin lorgnait plus du côté comique que du réalisme habituel. Elle s'intitulait Des chevaux et des hommes.
 
Du reste, cette tentative de changer de direction et s'essayer à un graphisme à mi-chemin entre le western classique et le comique qui évoquait vaguement l'esprit graphique de Mad Magazine revint à lui lorsqu'il eut l'idée de reprendre dans ce style le Bibi Fricotin de son grand-père, dont il réalisa qu'il en avait hérité des droits. Le quotidien L'Orne Hebdo en prépublia même la seconde aventure à partir de 2018. 
 
Dans les récits de Gerald Forton, le cheval est omniprésent : on le retrouve évidemment dans ses westerns, mais aussi les récits de chevalerie, et même chez Bob Morane (« L’épée du paladin » ou "La vallée des crotales", notamment) ! Et lorsque les scénarios des Mystères de l’Ouest manquaient d’intérêt, il en profitait pour rajouter quelques chevauchées avec James West et Artemus Gordon !

Cette passion équestre était-elle un héritage familial ?
On peut se poser la question, lorsqu’on sait que son grand-père Louis Forton fut jockey et s’improvisa propriétaire de chevaux. Cette mauvaise expérience dans le domaine équestre l’avait ruiné... et il dut changer de « dada », pour se mettre à l’illustration. Bien lui en prit, puisqu’il créa ensuite les Pieds Nickelés !
Autre occasion pour Gerald d'intégrer des chevaux dans une reprise de série TV pour Télé-Junior : le fameux Thierry la fronde, qui avait fait le bonheur des baby-boomers ! ;-)


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Durant ces quinze dernières années, la situation économique des dessinateurs « classiques » tels que Gerald s’est rapidement dégradée. La révolution numérique et le changement de générations a éloigné les nouveaux lecteurs de ce type de récits. Les anciens lecteurs sont encore séduits par des rééditions, parfois, mais le dessinateur n’en profite pas vraiment.

Revival de Teddy Ted : un rendez-vous (à moitié) manqué.
Gerald s’est retrouvé dans une position assez paradoxale : il était en mesure de reprendre une série autrefois populaire (Teddy Ted) mais sans en exploiter les personnages. En effet, si le personnage-titre fut créé à l’origine par Jacques Kamb (ce dernier ayant de son vivant donné sa bénédiction pour de futures reprises), il n’en était pas de même pour les personnages périphériques, indispensables au récit. Ainsi, le coéquipier de Teddy Ted, « L’Apache », qui fascinait les lecteurs et ouvrait de nombreuses possibilités, de même que les personnages habitant le fameux Ranch du "Triangle 9" (Doc Holloway, Mamy Bazar, etc.) restaient la propriété exclusive de la famille Lécureux, et aucun accord ne put être trouvé pour une relance dans une formule économiquement viable en petit tirage.
 
De ce fait, Gerald dut composer avec peu d’éléments et ne trouva pas l’inspiration pour développer des récits de son cow-boy de prédilection. Deux albums très courts et peu convaincants seront ainsi publiés, dont il assurera lui-même le scénario, ainsi qu'une collaboration autour d’un Teddy Ted vieillissant (1899 Deadstone), ambitieux récit sur deux époques, créé avec Philippe Cottarel (qui en encrera la partie contemporaine de l'action principale), chez l'éditeur Hibou, et qui prendra plusieurs années à se concrétiser.
Ils constitueront les ultimes apparitions du héros).


On le voit ci-dessous présentant son album Solène en 2012 (Éditions Hibou).
Malheureusement, le caractère trop anecdotique de cette reprise personnelle de Teddy Ted, qui eût mérité l'apport d'un scénariste, ne permit pas à l'époque de relancer réellement le personnage.


Les anciens lecteurs de Pif-Gadget purent néanmoins se rabattre sur les rééditions des aventures de Teddy Ted (à partir de scans de pages publiées, à défaut d'originaux) aux habituelles éditions Taupinambour, pour ce type de petits tirages.

Ci-dessous
: Gerald et quelques planches originales de Teddy Ted et Les Mystères de l'Ouest, en 2014.
 

Dernier rendez-vous (manqué) avec Pif-Gadget.
En 2008, alors que Pif-Gadget est de retour dans les kiosques depuis 4 ans sous forme mensuelle, François Corteggiani prend contact avec Gerald Forton pour lui proposer un nouveau récit BD destiné au journal. Ce sera Slocum, histoire d'aventures à l'ambiance rétro et mettant en scène un "loup de mer" - qui d'une certaine manière renouait avec les débuts de Gerald aux éditions Vaillant, 58 ans plus tôt (voir plus haut).
Mais voilà : le journal est en faillite et le numéro qui devait lancer ce héros ne paraîtra pas.
Gerald en termine l'encrage pour que François Corteggiani puisse partager ce récit dans un recueil intitulé RIP-Gadget, au printemps 2009...

Un avant-goût des années à venir...?

Rencontres avec l'homme de l'Ouest

Gerald Forton vivait depuis la fin des années 70 aux Etats-Unis.
Il travailla pendant un temps sur la côte Est (pour des éditeurs de comics), puis s’installa rapidement en Californie. Depuis près de 20 ans, il possédait un ranch à Apple Valley et passait la moitié de son temps à s’occuper de ses chevaux. 

Les lecteurs français et belges ont pu le croiser à maintes reprises lors de ses apparitions pour des salons BD ou tournées de dédicaces via le Club Bob Morane ou bien auprès de l’éditeur Hibou, notamment.
Il y a 13 ans, à l’occasion de l’un de ses passages, j’avais pu lier connaissance et en profiter pour l’nterviewer à plusieurs reprises.
Exercice compliqué : Gerald était une personnalité plutôt taciturne et peu prolixe. Même s’il ne voyait pas d’inconvénient à évoquer ses inspirations, il ne fallait pas lui demander de s’épancher sur sa carrière, les noms ou dates pertinentes ou les tenants et aboutissants de telle ou telle situation ! Ses réponses généralement laconiques laissaient souvent l’interlocuteur perplexe, ou en suspens... En revanche, on pouvait indéfiniment lui parler de chevaux, de musiques dixieland ou blues, ou d’anecdotes de la vie américaine.
Mais derrière le vernis du cow-boy solitaire et endurci, une certaine mélancolie pointait.
À force de travailler à la manière d’un « gun for hire » (mercenaire) de la BD, il n’avait jamais pu laisser sa marque et créer "son" personnage, ou "sa" série. (Cela aurait bien pu se produire avec Teddy Ted, qu'il affectionnait beaucoup, si la rédaction du journal n'y avait mis fin).

L'ancien lecteur de Pif et fan du trait de Gerald rencontre enfin le dessinateur...

Son fils, né aux Etats-Unis dans les années 80, ignorait presque tout de sa carrière européenne.
Certains petits films réalisés à l'occasion de ces rencontres avaient parfois permis à Gerald de lui montrer un pan de sa carrière européenne...

Depuis une quinzaine d’années, on croisait Gerald Forton au gré de salons (notamment Angers BD, puis les rencontres BD à Bruxelles et évidemment les diverses manifestations autour de Bob Morane, ainsi que de rares expéditions à Paris).
Les anciens lecteurs étaient toujours très impressionnés par cet homme au chapeau et cravate de cow-boy (récemment il aimait arborer aussi un look de personnage de série noire !), capable de croquer un cheval et son cavalier à main levée en 8 min chrono. Les lecteurs de Bob Morane ou Teddy Ted étaient émus de retrouver leurs personnages sous son crayon et osaient à peine lui parler. (Voir plus loin)

À partir de notre première rencontre en 2008, et jusqu'à ces dernières années, Gerald Forton s'était prêté à plusieurs reprises à l'exercice de l'interview, à quelques séances de photos, et bien que revenir sur le passé ne lui était pas un exercice de prédilection, il me livrait de temps en temps une anecdote par mail, et surtout il participait à sa manière, d'un dessin pour le projet ou d'une dédicace pour un lecteur, à nous soutenir même de loin. (Un exemple, plus loin.)

On peut dire qu'il nous aura accompagnés discrètement jusqu'au bout.
Gerald Forton tenant en main une planche originale de "L'Épée du paladin" (Bob Morane) en 2009.

Les derniers échanges dataient de cet automne. L'actualité politique aux USA (après 4 années de Trump...) et les épisodes de climat extrême en Californie le déprimaient. Son état de santé s'était récemment fragilisé et il se rendait compte qu'il ne pourrait vraisemblablement plus voyager en Europe, ce qui contribuait à l'accélération du mal qui allait l'emporter.
Il était, après la disparition d’André Chéret, l’un des derniers « grands anciens » de la BD populaire franco-belge d'aventures, et singulièrement de l'univers Vaillant et Pif, ayant connu l’âge d’or des publications jeunesse.

So long, cow-boy…
Jean-Luc Muller
(Remerciements tout particuliers à Gérard Boiron)

Photo de Gerald sur son cheval © 2010 Amélie Boiron
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Le petit film-souvenir :
Gerald Forton et la passion des chevaux.


Puisque vous avez eu la patience de lire tout ce dossier, rédigé quelques jours après la disparition de Gerald (car j'étais alors indisponible durant 4 jours), je vous propose de retrouver le dessinateur au fil d'extraits d'entretiens et de la captation d'une journée de dédicaces, le tout agrémenté d'images dans son ranch. Ce montage avait été réalisé à l'intention de Gerald, à l'occasion de son 90ème anniversaire, le 10 avril dernier.
Encore merci à Amélie Boiron, qui m'avait confié ses images californiennes il y a quelques années pour mon documentaire consacré à Gerald - lequel fera l'objet d'une version complétée prochainement).

Pour le visionner, il faut cliquer sur l'image composite ci-dessous :

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Quelques souvenirs de Gerald en images :
Toile de Gerald Forton.   Coll. particulière


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Un mini-dossier, avec archives à télécharger et le clip vidéo, avait été conçu à l'occasion des 90 ans de Gerald, en attendant de compléter un jour le petit documentaire qui lui avait été consacré en 2011 ("Gerald Forton, dessinateur de l'Ouest"), pour l'instant en remontage. 
Les abonnés du projet Pif-Vaillant ont déjà pu obtenir une quarantaine de fiches ou dossiers de ce genre (toujours assortis de vidéos inédites et de documents à téécharger). 
Prochainement, un énorme dossier consacré à l'évolution du journal dans les années 60 et au concepteur de Pif-Gadget, Georges Rieu, et par la suite un dossier Nicolaou, un autre autour de Mandryka, etc.

lundi 4 octobre 2021

50 ans de pois sauteurs

Il y a 50 ans...

Le lundi 4 octobre 1971, un numéro très spécial de Pif-Gadget était arrivé dans les kiosques et créait l'événement (annoncé depuis plusieurs semaines).

 
Pour la première fois dans l'histoire de la presse jeunesse (et sans doute de la presse, tout court !) la couverture du journal bougeait, vibrait, se trémoussait, sous l'effet des petits "pois" enfermés dans la boîte plastique collée à la couverture, qui s'entrechoquaient. Mystère !
Les fameux "pifitos", appelés "pois sauteurs du Mexique", ont sans doute plus fait parler du journal dans les cours de récré que n'importe quel autre héros ou gadget, à tel point que l'évocation de souvenirs de Pif-Gadget soit quasi immédiatement associée à eux !

La campagne qui avait précédé l'arrivée de ce numéro en kiosques était elle-aussi très originale et avait marqué les esprits.

Un an auparavant, les "pifises" avaient déjà représenté le premier gadget sous forme d'"êtres vivants" dans le journal (les artemias salinas étaient de petits crustacés, en sachet de poudre d'œufs à laisser éclore dans un aquarium).
Et en octobre 1971, les "pois sauteurs" allaient à leur tour permettre à Pif-Gadget de franchir le cap incroyable du million d'exemplaires vendus ! Le plus fort tirage pour un journal de la presse jeunesse...

Nous vous proposons aujourd'hui de retrouver cette campagne à travers quelques documents et archives. Les abonnés de pif-film et les abonnés de la Ouf-Gazette ont reçu le dossier en haute définition, accompagné d'un film retraçant l'opération racontée par les acteurs de l'époque à la rédaction, sans oublier les diverses reprises de ce célèbre gadget par la suite.

Une version "light" est accessible à tous (mais sans le film ni le dossier de presse) en cliquant tout simplement sur la grande image du numéro que vous voyez en haut de cette page !

À bientôt pour le prochain numéro de la Ouf-Gazette, dans une semaine ! :-)

mardi 15 juin 2021

Mandryka, alias Kalkus... :-(

Mandryka...

Il était bien sûr le créateur du Concombre Masqué, et aussi le fondateur de l'Écho des Savanes (avec Gotlib et Brétecher).... mais pour nous qui sommes passionnés par l'histoire de Vaillant et Pif-Gadget, il fut aussi Kalkus, le jeune auteur qui venait bousculer les codes de la BD dans le journal, dès 1964.
Ses premier gags étaient absurdes, nonsensiques : il était influencé en cela autant par l'humour anglais que les explorations d'Harvey Kurtzmann dans Mad Magazine... mais également par les gags absurdes de Jean-Claude Forest, quelques années auparavant, dans... le journal Vaillant !

1er gag de la série "Boff" dans Vaillant, Noël 1964 :


Et cet humour particulier trouvera son expression parfaite dans les pages de son nouveau personnage nommé le Concombre Masqué, et qu'il signait encore "Kalkus".

Première apparition du Concombre Masqué, dans Vaillant, le 1er avril 1965 :

Au fil de son amitié avec Gotlib, les deux auteurs bénéficieront grandement d'une émulation réciproque. (Mandryka était son cadet de 6 ans).

Dans la OUF-Gazette à venir (d'ici 10 jours) consacrée pour beaucoup aux métamorphoses du journal dans les années 60 et au rôle du rédacteur en chef, Mandryka est déjà très présent car son arrivée et son impact sur les bandes humoristiques - dans un contexte de plus en plus libertaire chez la jeunesse - sera très important au sein du journal, sous la protection de Georges Rieu (qui doit cependant calmer ses ardeurs dans le registre "absurde", car les jeunes lecteurs n'arrivent pas à suivre !).
Lorsqu'arrivera la formule "Pif-Gadget", Mandryka, comme Gotlib, est passé chez Pilote depuis quelque temps, mais continue encore de fournir pendant un temps des planches de gags pour Pif :

Il en illustrera même une couverture, (juillet 1969) :


 On connait la suite, qui sera racontée ailleurs : sa place dans Pilote, où il poursuit les gags du Concombre Masqué, puis la création de l'Écho des Savanes en 1972, pour explorer en toute liberté ce qui lui passe par la tête (mais au détriment de la gestion commerciale, ce qui coulera rapidement la revue, reprise ensuite autrement).

Et c'était un ami, certes lointain (il vivait en Suisse et ne venait plus en France que très occasionnellement depuis des années) mais qui répondait toujours présent quand on le sollicitait (pour un dessin, un témoignage).

On pourra dire de Nikita Mandryka qu'il sera resté, tout au long de sa "carrière" (mot qu'il n'employait jamais) un auteur complètement libre.

Jusqu'à la fin, et soutenu par les abonnés de son site, il a continué à décrire et illustrer à sa façon l'absurde incongruité de l'existence et des vanités humaines.
C'était un véritable pataphysicien et un artiste autodidacte, totalement émancipé des cadres et formats habituels des bandes dessinées.

 
Photo prise au Salon de la BD de collection à Paris, en 2010 :

L'an dernier, alors qu'il arrivait à son 80ème anniversaire (ce dont il était sans doute le premier surpris), le grand dossier à lui consacrer dans le cadre de ce vaste projet n'était pas prêt.

Nous avions convenu qu'il serait amusant de le sortir pour son "80+1ème" anniversaire, en y ajoutant toutes sortes de choses très variées.
Manière de conjurer l'inexorable rythme de la vie.

Dans les archives de ce projet, un long entretien filmé en 2016 est resté inédit et formera la base d'un film-hommage qui retracera ses débuts chez Vaillant, ses inspirations, ses admirations, et la manière dont son influence se fit sentir ensuite rapidement dans le journal, et particulièrement auprès de son acolyte Marcel Gotlib, qui avait trouvé en Mandryka (arrivé au journal 2 ans après lui) son premier encouragement à aller beaucoup plus loin dans l'absurde et à s'affranchir des codes de la BD pour la jeunesse, avant qu'il rencontre Goscinny...

Ci-contre : Nikita commentait pour notre film consacré à la naissance de Pif-Gadget le 1er numéro de cette formule, dans laquelle il publiait un gag en vis-à-vis avec celui de Gotlib... Tout un symbole.

D'ailleurs, un demi-siècle après ce numéro, il avait accepté d'envoyer un dessin au nouveau Pif le Mag sorti en décembre dernier.
Pif avait fait partie de sa vie...




Nos derniers échanges remontent à avril dernier. Ses mails, qu'il signait malicieusement "André Chourave", tenaient ses amis au courant de ses dernières activités.
Alain Beaulet devait sortir son nouvel album "La vie secrète du Concombre", tandis qu'il partageait le lien d'une émission radio pour la Suisse Romande, dans laquelle on l'entendait chanter en s'accompagnant de quelques accords de guitare :
https://www.rts.ch/play/radio/lecho-des-pavanes/audio/un-an-decho-des-pavanes-avec-mandryka?id=12041829

Lien déjà partagé plusieurs fois dans ces pages : celui du site officiel du Concombre, où Mandryka donnait des nouvelles du monde et de son potager imaginaire :

www.leconcombre.com

 Toujours lunaire et détaché des contingences matérielles, il avait pu (avant la pandémie...) participer à diverses manifestations, expo, salons... Je garderai le beau souvenir de sa participation au "Bistro BD" de François Corteggiani en septembre 2016, où il était détendu, rieur, entouré d'amis sous un beau soleil provençal.
Il s'était prêté à quelques facéties que je lui suggérais, puisque j'étais venu précisément pour un reportage photo de l'événement.
Je ne l'ai plus photographié par la suite, ne l'ayant plus revu qu'une fois.
La dernière conversation, en mars dernier, c'était justement pour pouvoir utiliser une de ces photos de l'été 2016, car il n'avait aucun portrait de lui ultérieur qui soit exploitable pour une illustration d'entretien. Et puis - coquetterie ? - il s'y trouvait plus jeune et ça le renvoyait sans doute à l'image de l'éternel grand adolescent qui était un peu son costume de scène...

Je conserve en mémoire et sur ces clichés la malice de son regard - et il avait bien aimé cette photo, dans cette lumière, avec les petits cartes de son "épicerie personnelle", comme il disait avec quand même un brin de fierté derrière l'ironie désabusée.
Il faut dire qu'il détestait l'idée de poser et faisait le plus souvent une bonne vieille grimace sur les portraits/selfies... !
La vie, c'est l'instant, et ensuite... pfou, c'est parti.

Au revoir, Nikita.
Fais-nous un peu de place dans ton potager zen...